N°46 | « Chez ces gens-là, on compte »

Le Ligueur du 15 octobre 2003

Vingt-cinq ans après la mort de Brel, faut-il diffuser certaines de ses chansons considérées comme non abouties par lui-même ainsi que par François Rauber et Gérard Jouannest, co-auteurs de leurs musiques et orchestrations?

L’interview de France Brel, coordinatrice de la Fondation créée à la mémoire de son père, nous a été refusée. Il était sans doute plus rentable de multiplier les entretiens promotionnels, au printemps dernier, lors du lancement de l’expo « Brel, le droit de rêver » que de devoir s’expliquer aujourd’hui sur la polémique qui gonfle depuis plusieurs mois sur la publication des chansons inédites.

Nous avons interrogé Jacques Vassal qui vient de publier « Brel, vivre debout » chez Hors Collection, après avoir déjà proposé, dès 1988, un « De l’Olympia aux Marquises » chez Seghers. Notre interlocuteur, membre de l’Académie Charles Cros, a également consacré des ouvrages à Brassens, Ferré et Higelin.

Non respect de la volonté du défunt

— Cinq chansons enregistrées lors des cessions de l’ultime album consacré aux Marquises n’avaient pas été sélectionnées à l’époque. Elles viennent d’être diffusées. Miche Brel déclare à « La Dernière Heure » (23/09/2003) que son mari avait envoyé une lettre à Eddie Barclay où il affirmait: « Je ne veux pas que ces chansons sortent maintenant. Attendez mes instructions ». Apparemment, il n’y a pas eu d’autres instructions. Que faut-il en tirer comme conséquence?

— J.Vassal: Soit Jacques a fini par donner des instructions secrètes mais, dans ce cas, Eddie Barclay, François Rauber et Gérard Jouannest, les trois premiers concernés, et bien sûr la famille Brel, l’auraient su et l’auraient dit; et il n’y aurait pas de polémique; soit la famille Brel, avec tout le respect que je lui dois, ne respecte pas la volonté de l’artiste défunt.

— François Rauber explique: « Jacques avait bien demandé à Barclay, à Jouannest et à moi, que rien ne sorte car il voulait y retravailler. Nous, on a fait, depuis le début, opposition à la Sacem et à la Sabam. L’obstruction existe toujours. Mais je ne vais pas faire un procès à Universal(1), ni à la famille Brel. Cela coûte trop cher.
Néanmoins, je trouve ça nul… » (« Brel 25 ans », Le Soir, 19/03/2003).
Faut-il respecter à tout prix la volonté d’un auteur ou peut-on aller à son encontre pour divulguer des esquisses ou des travaux préparatoires? Cette tendance risque de se développer avec la multiplication des « bonus » sur les DVD musicaux…

— J. Vassal: Le problème n’est pas nouveau. Il s’est déjà posé par exemple pour des correspondances privées d’écrivains publiées après leur mort comme celle de Victor Hugo. Les « Lettres à Roger Toussenot » de Georges Brassens qui furent diffusées en 2001 éclairent la compréhension de son œuvre, en discutant de politique, de philosophie, de religion, de poésie, etc. On publie parfois des œuvres inachevées, avec explications. Dans ces cas, à part les questions de principe de fidélité qui restent posées à chaque conscience, les lecteurs sont prévenus et informés par une préface, un appareil de notes, etc. Ce qui me gêne avec les chansons et les disques, c’est que l’impact est bien plus immédiat et la tentation marchande bien plus pressante qu’avec la littérature. Et n’oublions pas qu’avec les techniques modernes, on peut tout truquer!

Rien pour le cancer?

— À la fin des années ’80, vous avez eu l’occasion de débattre en public avec France Brel, notamment au Centre de la Chanson de Bourges.
Dans votre livre paru chez Seghers à la même période, vous écriviez déjà: « Afin d’éviter toute accusation de malhonnêteté artistique ou de mercantilisme, l’édition (envisagée des inédits) aurait comporté un avertissement sur la pochette, résumant les circonstances de l’enregistrement et la raison de l’initiative; d’autre part, les bénéfices des ventes seraient intégralement reversés à une œuvre caritative (recherche contre le cancer) ». Aujourd’hui, les inédits sont publiés et ces deux conditions ne sont pas remplies(2). La famille Brel déplore, notamment en demandant un droit de réponse à TF1, qu’on puisse lui reprocher son « appât du gain ». Qu’en pensez-vous?

— J.Vassal: Que, si la famille Brel n’avait pas soulevé le problème par avance, et si Jacques n’était pas célébré par elle pour sa « générosité », la question ne se poserait pas!

— Dans un premier temps, la Fondation Brel permettait à ses visiteurs d’écouter les inédits dans ses locaux. Cette manière de procéder permettait d’éviter la critique sur le mercantilisme!

— J.Vassal: Eh oui, elle permettait…

— Pourquoi Rauber et Jouannest ont-ils finalement donné leur autorisation après un quart de siècle de résistance? Selon « Libération » (23/09/2003), « Peut-être parce que, depuis quelques temps déjà, notamment depuis l’exposition « Brel, le droit de rêver », la Fondation Brel ainsi que certaines radios donnaient à entendre ces inédits. Dès lors, comment stopper leur diffusion? ». Serait-il machiavélique d’imaginer que l’un des rôle de cette exposition fut, dès sa conception, d’être un outil promotionnel pour le lancement actuel des intégrales, compilations et DVD?

— J.Vassal: Je ne sais pas si l’on peut dire que Rauber et Jouannest ont « finalement donné leur autorisation ». Ce que Rauber a expliqué très bien, au « Soir » et à moi-même dans mon livre, c’est que cela devenait un combat trop inégal et qu’ils n’allaient pas faire un procès. Non seulement pour le prix que cela coûte, mais sur le principe. Rauber et Jouannest étaient amis avec Jacques Brel, et le sont restés, après sa mort, avec Madame Brel et ses filles, que je sache. Fait-on un procès à des amis? Non, on râle et on dit qu’on n’est pas d’accord. Et on le fait écrire dans la pochette du disque!
Parmi les visiteurs de la Fondation qui se sont fait, au fil des ans, passer les bandes à l’écoute, certains petits malins avaient réussi à enregistrer des cassettes « pirates »!
Je n’irai pas jusqu’à dire que l’expo « Brel, le droit de rêver » ait servi de rampe de lancement aux cinq chansons en question. Disons qu’elle fait partie d’une série d’actions destinées à remettre le nom et l’œuvre de Brel dans le paysage médiatique. Mais au passage, ses concepteurs ont profité de l’occasion. C’est du marketing, ni plus ni moins.

Quinze chansons en plus

— Au moment où leur sortie est inéluctable, n’est-il pas regrettable que les cinq inédits ne soient pas divulgués sur un simple CD? Pourquoi revendre en même temps quinze autres titres, même remastérisés! Cela peut ressembler à de la vente forcée…

— J.Vassal: un peu, oui, en effet.

— Selon « Le Soir » (24/090/2003), dans le livret de la nouvelle intégrale ne figure pas un texte commandé à Gilles Verlant, cet auteur s’étant « montré trop insolent au goût de la Fondation Brel ». L’expo « Brel, le droit de rêver », quant à elle, ignore Maddly Bamy, la dernière compagne, et rend omniprésente la femme de Brel(3). Dans « Télémoustique » (24/09/2003), celle-ci répond qu’elle n’allait pas afficher des photos de toutes les amies de son mari. Maddly doit-elle être mise sur le même pied que les autres « nénettes » (expression de Mme Brel), elle qui inspira la fin de son œuvre?(4) Avec pareils excès, la Fondation ne met-elle pas en jeu sa crédibilité?

— J. Vassal: Je le crains, hélas.

Pour quelques sous de plus?

Une de nos lectrices nous indique que, contrairement à ce que nous avons publié, la réservation n’est pas « indispensable » pour l’expo « Brel, le droit de rêver » qui se déroule jusqu’au 17 janvier, au 50 Rue de l’Ecuyer à Bruxelles.

Elle a raison. Nous nous sommes basé sur un communiqué de presse erroné. Le coût de votre visite pourra ainsi s’en trouver diminué de 1,5€ de frais de réservation ainsi que du prix d’une communication 070.

Les documents promotionnels annoncent aussi que pour l’accès au troisième étage de l’expo, la gratuité est assurée aux chômeurs/cpas (article 27) et aux enfants de moins de 12 ans. On peut y voir notamment les films auxquels Brel a participé. Mais les règles de la tarification ont évolué! Les personnes qui ont droit à cette gratuité doivent désormais être accompagnées d’un visiteur qui paie son entrée. Ces nouvelles données ne sont même pas affichées à l’entrée de l’exposition.

(1) La firme qui détient actuellement la catalogue de Barclay, dont l’œuvre de Brel.
(2) L’avertissement ne se trouve pas « sur » la pochette mais à l’intérieur de la jaquette. On ne peut le découvrir qu’après achat!
(3) Le Ligueur N°27, 16/07/2003, page 4.
(4) François Rauber: « Le dernier disque est dû à Maddly Bamy, sa dernière compagne. C’est elle qui l’a incité à faire cet album pour lequel Jacques, chez Barclay, nous avait dit que le produit financier était pour Maddly. Cela n’a pas été le cas, mais il l’avait dit. » (« Brel 25 ans », Le Soir, 19/03/2003).