N°43 | Perte de mémoires?

Le Ligueur du 24 septembre 2003

Pourquoi ne médiatise-t-on pas avec autant de ferveur l’anniversaire de la mort de Victor Jara que celui de Jacques Brel, Claude François ou Léo Ferré?

En 2003, on se souvient beaucoup des chanteurs disparus! Le Soir a mis les petits plats dans les grands pour célébrer les vingt-cinq ans du décès de Jacques Brel: un supplément, une chronique qui reprend chaque mardi les textes commentés de ses chansons. Egalement un quart de siècle après sa disparition, l’interprète de « Magnolias for ever » a droit à la une des médias. La RTBF a même réussi la prouesse de lui consacrer trois séquences le même soir en moins d’une heure dans « Le Bus des Régions », « Projet X » et le JT de 19H30! Dix ans après nous avoir quitté, Léo Ferré n’est pas oublié non plus. Différents hommages nous sont proposés tant en radio qu’à la télévision.

Une mort emblématique

Cette semaine, la mémoire d’un autre chanteur ne suscitera probablement pas le même empressement et pourtant la violence de la fin de sa vie marquera l’histoire de la chanson à jamais. Il y a trente ans, un 11 septembre, Victor Jara était arrêté au premier jour du coup d’état militaire Chilien qui élimina Salvador Allende. Joan, la femme du chanteur de l’Unité Populaire, fut appelée à identifier son corps à la morgue de Santiago, une semaine plus tard. Dans le stade où il fut détenu, Victor Jara fut particulièrement maltraité en raison de sa notoriété. Torturé par des soldats, ses mains de guitariste brisées à coup de crosse, il fut abattu par balles. Des quatre disques qu’il avait enregistrés, l’avant-dernier, « La Poblacion », était probablement le plus intéressant. Il proposait un drame en sept chansons composé à partir de récits des habitants des bidonvilles: sa démarche allait plus loin qu’une simple création individuelle car « il stimulait les germes d’expression artistique du peuple à partir de son expression propre et authentique »(1).

La violence de cette mort est emblématique car elle montre combien des paroles et des notes de musique peuvent irriter un pouvoir totalitaire. Thierry Maricourt nous explique pourquoi dans son livre « La parole en chantant » (EPO): « La chanson se présente comme l’un des régulateurs de notre mémoire collective, son rôle étant encore plus déterminant dans les périodes de mutation, de crise, de conflit ».

Que convient-il de célébrer? Pourquoi les destins individuels monopolisent-ils l’intérêt des médias alors que pratiquement rien n’est prévu pour souligner l’importance d’autres événements marquants -plus collectifs- de l’histoire de la chanson?

Est-ce le souvenir des chanteurs qui est célébré ou celui-ci n’est-il que le prétexte à la promotion de nouvelles expositions ou compilations? Offre-t-on encore la possibilité au public de se remémorer tel ou tel événement sans nécessairement le pousser à consommer? Si tel était le cas, cela signifierait que des événements importants pourraient disparaître petit à petit de la mémoire collective parce qu’ils n’auraient pas eu la chance d’être remis en évidence grâce à un recyclage industriel.

Pour ouvrir le débat

Quand pareils hommages sont programmés, les grands médias nous proposent principalement la diffusion d’extraits de l’œuvre des disparus, une présentation historique de leur travail ainsi que les témoignages de leurs proches et de leurs admirateurs. Rarement une analyse idéologique poussée du contenu de leur œuvre est mise en exergue. Thierry Maricourt l’explique dans l’introduction de son livre: « Trop peu de critiques, de journalistes ou de simples auditeurs semblent s’être interrogés sur l’idéologie informelle qui se dégage des ritournelles diffusées à longueur de journées sur les ondes. La chanson de variété distille des idées, des valeurs qui finissent par s’ériger en normes. Ces normes, elle ne les invente pas, mais elle les consolide ».

Son livre qui est sous-titré « Show-business et idéologie » propose ce type d’analyse pour des chansons d’artistes aussi variés que Françoise Hardy, Renaud, Johnny Hallyday, Pierre Perret, Michel Sardou, Céline Dion, Jean-Jacques Goldmann ou Alain Souchon. Ce pamphlet publié il y a sept ans (toujours disponible en librairie) reste d’actualité. N’analyse-t-il pas précisément le répertoire que l’on ne cesse de reprendre dans les émissions de variétés dont « Star Academy »? Voilà donc une source rare de documentation pour parents et éducateurs qui ouvre le débat dans un domaine où l’on ne se contente que trop souvent… d’entendre.

(1) Extrait de « Il y a folklore et folklore » de Michel Gheude et Richard Kalisz (EVO).