Hors série |  La télé ou la haine du beau?

Le Ligueur du 10 septembre 2003

Quand diffuse-t-on de la culture à la télé? La nuit et l’été. Cette réponse synthétique constitue le titre du livre qui propose le texte du rapport sur la culture à la télévision commandé à l’écrivain Catherine Clément par le Ministre Jean-Jacques Aillagon(1).

La situation n’est pas la même en Belgique où les (re)diffusions culturelles sur La Deux à des heures convenables permettent au public d’être moins noctambule! Sur d’autres thématiques non liées à l’horaire, les enseignements de ce rapport méritent d’être écoutés par nos décideurs audiovisuels et politiques. Aux premiers, l’auteur rappelle que ni les débats de société, ni les divertissements, « ni les psycho-machins, ni le confessionnal » ne font partie du champ culturel: « …Philippe Caubère disait qu’il y a une haine de la télévision pour l’art. Allons voir plus loin: c’est une haine du beau. Il a raison… Les créateurs ont raison de se détourner du service public dans son état actuel… Sans recherche d’inventions, (celui-ci) s’affadit ». Aux seconds, Catherine Clément rappelle qu’aucun gouvernement, ni de droite, ni de gauche, n’a voulu établir un vrai service public de l’audiovisuel: « Trop cher, un service qui occupe un bon tiers de la vie des Français? Trop cher, un outil pour sceller l’univers des valeurs communes, l’identité? ». Les chaînes publiques en Grande Bretagne et en Allemagne sont bien mieux dotées que France Télévision. Proportionellement, en Communauté française, la situation est encore plus périlleuse qu’Outre-Quiévrin et lorsqu’on parle refinancement, l’audiovisueln’apparaît jamais comme une priorité.

Ce rapport restera-t-il sans conséquence? Libération note, ce 2 septembre, que l’animateur Frédéric Lopez n’aura pas survécu à ses critiques et son émission « Comme au cinéma » sera désormais présentée par Michel Field. Catherine Clément regrettait qu’on y programmait la sortie des films à la va comme j’te pousse avec des bandes annonces qui passent affreusement mal: « Pour les livres, on voit de nombreux critiques littéraires à l’écran qui font leur travail de vigie. Pour les films, tout s’équivaut ». Pour elle, la fonction de critique ne se limite pas à une affaire de goût mais l’objet critiqué doit aussi être resitué dans l’histoire, « cette lumière qui baigne tous nos actes ».

Ecrit dans un style jubilatoire, cet opuscule aligne nombre de propositions concrètes et se heurte joyeusement aux sacro-saintes injonctions de l’audimat et de la pseudo représentativité. Ce n’est évidemment pas parce que les créateurs représentent 0,1 % de la population qu’il faut ne leur accorder que le même pourcentage de temps d’antenne: « Fous, déviants, handicapés, poètes artistes, ils ne sont pas normaux, mais leur seule existence garantit la normalité générale. Pour qu’existe le normal, il faut des aliénés réticents au dialogue: là sont les créateurs. Allons! »

(1) Seuil/ La documentation Française (2003). 150 pages. 12 euros (prix en France).
Les droits d’auteurs de Catherine Clément sont versés, à sa demande, à l’association Un bateau pour la ligne Casamance-Dakar au Sénégal, qui collecte des fonds pour acheter un navire destiné à remplacer le Joola qui coula en 2002 avec ses 1.500 passagers.