N°36 | Pour un « service public » de la presse?

Le Ligueur du 11 juin 2003

Geoffrey Geuens a développé la thématique « En Belgique, liens entre médias et pouvoirs économiques » au cours du « Grand Entretien » organisé par la Fnac et Le Ligueur le 16 avril dernier.

Jeune assistant à la section Information et Communication de l’Université de Liège, Geoffrey Geuens a publié en moins d’un an deux livres: « L’information sous contrôle: médias et pouvoir économique en Belgique » (94 pages, Labor/Espace de libertés) et « Tous pouvoirs confondus: état, capital et médias à l’ère de la mondialisation » (471 pages, EPO).

Le premier ouvrage concerne tout particulièrement la presse quotidienne en Communauté française. Celle-ci n’a pas jugé utile d’annoncer cette parution à ses lecteurs, ni de proposer un débat contradictoire sur les thèses originales qu’elle propose. Manque de place? Il fallait surtartiner à tout prix sur les mésaventures du quotidien « Le Monde »… Serait-il si difficile de balayer devant sa porte?

Toiles d’araignées

Serge Halimi, journaliste au « Monde Diplomatique », ne fut pas non plus fort promotionné par les médias traditionnels lorsqu’il publia, en 1997, ses « Nouveaux Chiens de Garde »(1). Ce n’est que lorsque le public français transforma ce petit livre en best-seller que les journaux consacrèrent leurs manchettes à cet opuscule qui démontre comment la presse écrite et audiovisuelle est dominée « par un journalisme de révérence, par des groupes industriels et financiers, par une pensée de marché, par des réseaux de connivence ».

Les travaux d’Halimi et de Geuens sont du même tonneau, chacun faisant l’analyse de ce qui se passe dans son propre pays en citant un maximum d’exemples, en nommant les différents protagonistes qu’ils remettent en question, ce qui rend leur charge d’autant plus crédible, percutante et, bien entendu, gênante.

Tout comme lorsqu’il participa au « Lieu Public » de Paul Germain (RTBF), le 11 février dernier, à propos de la thématique « Est-il temps de renouveler la classe politique? », notre invité cita, lors de notre « Grand Entretien », de nombreux noms de journalistes, d’industriels et de personnalités politiques, toiles d’araignées qui resserrent les liens entre les moyens de nous informer et les différents pouvoirs. Il nous est impossible matériellement de reprendre ici en détail toute cette matière et donc, nous vous reportons à ses deux livres, vous conseillant de lire en priorité le plus concis, paru dans une collection au titre parfaitement justifié, « Liberté, j’écris ton nom ».

Tant en Flandre qu’en Wallonie, se développent les liaisons dangereuses entre médias, haute finance et industrie. Selon M.Geuens: « Ce système est d’autant plus vicieux que tout y fonctionne en roue libre, d’une manière beaucoup plus naturelle que sous forme de censure ». Bien sûr, tel ou tel journaliste n’est pas responsable du fait que l’un de ses parents exerce une fonction importante dans une banque ou dans une multinationale de l’agro-alimentaire… Il peut même travailler honnêtement! Pour notre invité: « Même s’il a une démarche éthique, sa vision du monde restera en partie influencée par son origine sociale et par son parcours. »

D’autre part, « L’économie de marché n’assure plus le pluralisme des organes de presse. La concentration en quelques oligopoles crée un pluralisme de façade. Une même société (IMP) détient le pouvoir sur deux quotidiens aussi différents que Le Libre Belgique et La Dernière Heure. En Flandre, il en est de même pour De Persgroep qui détient De Morgen, Het Laatste Nieuws et De Nieuwe Gazet. »

Comme la RTBF

Lorsqu’on lui suggère qu’il existe une crise de la presse, M.Geuens réagit: « Il s’agit là d’un discours idéologique. Je préfère parler d’une crise de la presse à géométrie politiquement variable dont les premières victimes sont les journaux dits progressistes. La presse populiste et financière se portent bien alors que Le Monde du travail, Le Peuple, La Wallonie, Le Journal de Charleroi, Le Matin, Le Drapeau Rouge et La Cité ont disparu ».

Pourtant, il existe des codes de déontologie, des médiateurs. Notre invité les considère comme inopérants: « Ceux-ci n’ont pas empêché les dysfonctionnements de se succéder! Ils ne remettent guère en question la présence de journalistes précaires dans les rédactions, l’emploi de faux indépendants ou de stagiaires qui doivent écrire quotidiennement jusqu’à trois articles pour survivre, sans avoir le temps de recouper leurs informations! Ceux-ci sont obligés d’accepter la dictature de dossiers bien ficelés par les responsables « relations publiques » de cabinets ministériels ou d’attachés d’entreprises. L’éthique et la déontologie renvoient à une perception individualiste du problème. Je crois qu’il faut plutôt remettre en question les rapports de propriété des groupes de presse qui appartiennent le plus souvent à des individus qui ne poursuivent que des intérêts financiers « .

Une solution? « Pourquoi ne pas nationaliser? En audiovisuel, la RTBF est un service public et il lui reste des marges de manœuvre. Ni L’Hebdo, ni Faits Divers ne se retrouveront sur des chaînes qui ne poursuivent qu’une logique commerciale. Quand je parle de déprivatisation de la presse, il s’agit d’une condition nécessaire mais pas suffisante. Elle nous emmène très loin car elle ne tirera tous ses effets positifs que lorsque l’état ne sera plus au service des intérêts marchands! Utopie? Peut-être. La durée du combat à mener est à proportion de ses enjeux démocratiques. Je ne suis pas pour autant un défenseur de la Pravda, ni du stalinisme. Cette critique, certains journalistes me l’ont faite. Sont-ils donc incapable de penser l’évolution de l’information autrement que sous le contrôle du marché? ».

Des influences politiques sont et resteront probablement toujours d’actualité. La moins mauvaise solution est sans doute celle du conseil d’administration de la RTBF qui est recomposé après chaque élection en Communauté française. Il est donc représentatif des choix de la population et non le « porte-voix » de tel ou tel lobby.

Afin d’atteindre son objectif, Geoffrey Geuens prône une sensibilisation du public. Pour les jeunes, par exemple, une opération qui prône le goût de la lecture des quotidiens à l’école est utile mais insuffisante. Il faut encore leur faire découvrir le dessous des cartes. Après le temps de la réflexion, viendra celui de l’action: « Je pense à la création de collectifs qui rassembleraient journalistes précaires, techniciens du secteur, intellectuels et grand public pour tenter de renverser le rapport de force actuel. Cette lutte pour une véritable information démocratique est inséparable d’un autre combat qui cherche à remettre l’économie au service du plus grand nombre ».

(1) 112 pages. Paru chez Liber-Raisons d’Agir.