N°34 | Films privés de leur public

Le Ligueur du 28 mai 2003

Le cinéma sans « pop corn » est-il en danger? Telle était la question posée au cours du « Grand Entretien » organisé par la Fnac et Le Ligueur, le 7 mai dernier.

Cette thématique est brûlante. Etabli depuis une quinzaine d’années dans les Galeries Royales St Hubert, le mini-complexe de deux salles d’art et d’essai bruxellois « Arenberg-Galeries » affiche actuellement sur sa façade un avis qui annonce que, si la tendance se confirme, il accusera en 2003 un recul historique de sa fréquentation de l’ordre de 30%.

Il faudrait au moins trois ou quatre salles pour que le complexe puisse s’en sortir car les charges fixes d’exploitation sont trop lourdes pour continuer à être supportées telle qu’elles le sont à l’heure actuelle. Hélas, le propriétaire du terrain situé en mitoyenneté avec le cinéma peaufine actuellement un projet de construction qui ne retient pas cette éventualité et lui préfère des installations hôtelières, du logement haut-de-gamme ainsi qu’une extention du Théâtre de Toone.

Distribution déséquilibrée

Mais pourquoi une telle baisse de fréquentation? L’un de nos deux invités, Thierry Abel, l’administrateur-délégué de l’Arenberg-Galeries(1), nous explique que la cause n’est pas tant l’arrivée de la carte d’abonnement de l’UGC que l’une des retombées de celle-ci dans sa programmation: « Au moment où ils introduisent leur carte, ces acteurs de l’industrie culturelle doivent montrer au public que leur étalage est bien garni. Ils prétendent qu’ils vont assurer la diversité culturelle et proposer des films d’art et d’essai mais je crains que leur seul objectif ne soit de faire du profit et de gagner des parts de marché! Ils ont ainsi programmé « L’homme sans passé » de Kaurismaki et « Bowling for Columbine » de Moore. Ils nous ont enlevé ces films de notre patrimoine. Ce sont nos films porteurs ». Des films rentables qui permettent aux salles d’art et d’essai de programmer à perte d’autres films intéressants mais difficiles. L’autre invité de notre « Grand Entretien » est Gwenaël Brees, l’un des fondateurs du collectif qui, depuis six ans, anime bénévolement et de manière non hiérarchisée le « Nova »(2), une salle de cinéma située à quelques encablures de l’Arenberg-Galeries et qui propose une programmation hétéroclite: des films amateurs, des vidéos de contre-information, des documentaires, de nombreux festivals, etc.

Pour lui, la diversité tend à être confisquée au public également par d’autres pratiques. Pour obtenir tel film porteur, il faut parfois s’occuper de la diffusion d’une dizaine d’autres films moins connus. Ceux-ci peuvent n’être jamais projetés ou alors de manière confidentielle. Certains films doivent être présentés dans plusieurs pays pour recevoir des subventions européennes et il n’est pas rare de les voir à l’affiche d’un cinéma, une semaine durant, pendant le temps de midi: « Ces manières de faire ne respectent ni les réalisateurs, ni le public ». D’autres films n’intéressent les distributeurs que pour un seul passage en télé qui rapporte bien davantage qu’une sortie en salle qui peut nécessiter un investissement de plusieurs mois de travail.

« Harold et Maud » doit sa notoriété en Belgique au fait que ce « petit » film a été maintenu discrètement à l’affiche de l’Arenberg (alors sis dans les locaux de l’actuel Nova) pendant de nombreuses semaines, ce qui a permis au bouche à oreille de fonctionner formidablement. M.Abel regrette: « Cette démarche n’est plus possible. On vit désormais dans un système de consommation hyper rapide ». Les distributeurs diffusent leurs films dans davantage de salles. Si le succès ne démarre pas immédiatement, le film passe à la trappe. Ce système favorise les réussites dues au matraquage médiatique plutôt qu’à la contagion d’un accueil positif du public au départ d’une œuvre peu connue.

Médias et politique culturelle

Nos deux interlocuteurs tiennent à mettre en évidence deux autres causes de la quasi-impossibilité de proposer en salle la diversité de la production.

L’accroissement constant de l’inégalité de traitement entre les films lors de leur sortie commerciale dans la majorité des médias leur semble de plus en plus scandaleux. M.Brees explique que tel journaliste n’arrête pas de clamer sa tristesse de voir continuellement en haut de l’affiche des films hollywoodiens alors que d’autres films formidables passent souvent à la trappe après une semaine d’exploitation. Pourtant, le dit journaliste coordonne la rubrique cinéma d’un quotidien qui peut consacrer deux pleines pages à un reportage réalisé aux Etats-Unis pour la sortie de la nouvelle version des 101 Dalmatiens avec, dans la page des critiques, un entrefilet composé de quelques remarques assassines! Par contre, différents films d’art et d’essai y sont l’objet de quelques discrètes lignes copiées de communiqués de presse, aucun journaliste n’ayant fait l’effort d’assister à la vision de presse, ni de regarder la cassette qui leur a été envoyée. On pourrait imaginer que la RTBF en tant que service public propose un autre équilibre. M.Abel affirme que ce n’est pas vraiment le cas dans les programmes télévisés: « Des synergies avec les salles d’art et d’essai devraient être évidentes mais, au contraire, c’est nous qui sommes régulièrement oubliés. Une émission de la RTBF fut même sponsorisée par Kinepolis! ».

L’union des producteurs de films francophones dénonçait récemment: « Les ministres font de la comptabilité avec des budgets dont ils disposent mais n’ont aucune vision politique ». Oui, ils en ont une, précisent nos deux invités en chœur, mais celle-ci ne favorise qu’une vision de type industrielle: par exemple, co-financer le tournage d’un téléfilm pour qu’il soit tourné en Belgique avec toutes les retombées économiques que cela sous-tend. Une vraie politique culturelle devrait également réguler les dysfonctionnements résumés dans le présent article.

(1) Galerie de la Reine, 28 à 1000 Bruxelles.
www.arenberg.be
(2) Cette salle ne subit pas un revers de fréquentation de type « Abenberg ».
www.nova-cinema.com
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Nova
Rue Arenberg, 3
1000 Bruxelles
> E-mail: nova@nova-cinema.com


Superbe et gratuit

Le Nova a refusé le « coq » de la Communauté française, un prix qui couronnait son travail de diffusion cinématographique. Pourquoi? « Accepter le prix reviendrait à reconnaître qu’un projet peut être porté par la seule énergie de ses auteurs et légitimerait une démarche d’autofinancement. Le refus mettait en évidence le manque de volonté de soutien de la part de l’Institution ».

Cette réflexion est extraite d’un article paru dans la 11ème livraison (printemps 2003) de la revue gratuite « Vu d’ici », trimestriel culturel grand format sur papier glacé d’une soixantaine de pages qui allie textes de réflexion intelligents et surperbes reportages photographiques en noir et blanc.

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