N°27 | Le goût de lire, mais à quel prix?

Le Ligueur du 2 avril 2003

Trop peu d’aides financières favorisent la pérennisation du plaisir de lire. Heureusement qu’il existe un foisonnement d’initiatives spontanées doublé d’une série d’événements porteurs et de bibliothèques en voie de dépoussiérisation!

Pendant la Foire du livre, le 19 février, l’invité des « Grands Entretiens » organisés chaque mois par la Fnac et Le Ligueur était Henry Ingberg, le Secrétaire général de la Communauté française.

Foisonnement

Notre interlocuteur dresse d’abord un bilan: « Donner le goût de lire à l’enfant fonctionne bien. La difficulté se situe au passage à l’adolescence. Les jeunes ont alors envie de se retrouver. Une sortie au cinéma peut ainsi l’emporter sur le fait de passer quelques heures tout seul avec un livre. Une enquête réalisée par l’Université de Liège indique que 25 à 30% des jeunes âgés de 8 à 16 ans lisent régulièrement et que 20% n’ouvrent jamais un livre. La lecture n’est pas l’élément prédominant dans la répartition du temps actif du jeune. Dans l’ordre, il consacre son temps au travail scolaire, à la télé, aux sports, à la musique et, enfin, à la lecture. Je pense que nous pouvons découvrir là moins une diminution intrinsèque de la passion pour la lecture qu’un élargissement progressif des autres zones de loisirs dont l’audiovisuel. La lecture reste un enjeu prioritaire pour nous, Pouvoirs publics. Il y a là un vrai défi. S’il n’y avait pas des mouvements et des initiatives multiples dans ce secteur, je pense qu’on assisterait rapidement à une dégringolade très impressionnante de ce temps consacré à la lecture ».

Le Secrétaire général pointe dans un foisonnement particulièrement exhaltant d’initiatives spontanées qui exprime « la passion des gens ». L’exemple le plus significatif est le développement actuel des collectifs d’alphabétisation et d’ateliers d’écritures.

« Tout le monde peut participer à une politique du livre » explique-t-il. « Tout n’est pas initié par l’autorité publique. Chacun peut agir en première ligne, contrairement à des secteurs comme celui de la musique enregistrée où il faut tout de suite faire appel à des investissements financiers significatifs ».

À plusieurs reprises au cours de ce débat, M. Ingberg prend l’initiative de mettre en exergue le rôle particulier joué par La Ligue des Familles dans les opérations de sensibilisation des jeunes à la lecture. L’exemple le plus récent proposé est sa contribution à la mise en place dans les crêches de coins de lecture pour les petits.

Il faut également signaler les initiatives plus structurées. Durant cette dernière décennie, les bibliothèques ont été réorganisées. Elles sont désormais toutes en réseau et peuvent donc offrir une palette plus large de livres. De grands événements jalonnent les saisons: la Foire du Livre, La Fureur du Livre et, cette année jusqu’au 23 mars prochain, La Langue Française en Fête: « La langue y devient un outil merveilleux d’expression à la portée de tous. On peut jouer avec les mots! ».

De 4,5 millions à… 245.000 euros!

Une manière de rendre les bibliothèques attirantes pour les adolescents consiste à développer leur informatisation. Le mois dernier, le Conseil supérieur des bibliothèques publiques a tiré la sonnette d’alarme. En 1999, le ministre Hazette s’était engagé sur un budget de 4,5 millions d’euros afin d’introduire Internet dans les bibliothèques. Cette promesse ne s’est pas concrétisée. « Un accord sur 245.000 euros vient d’être signé par les Ministres Miller et Kubla. C’est un accord tangible. » souligne notre invité.

Le Conseil constate que l’augmentation des budgets entre 2001 et 2003 alloués à la lecture publique est une des plus faibles de tout le budget culturel alors qu’on dénombre 800.000 lecteurs dans les bibliothèques en Communauté française et que celles-ci ont réussi à se détacher d’une image désuète qui leur collait naguère à la peau. M. Ingberg affirme néanmoins que l’augmentation a dépassé le simple ajustement à la hausse de l’index:  » C’est effectivement insuffisant car l’on constate, dans différents domaines artistiques, une quantité et une qualité de projets absolument impressionnants. Le plafonnement des dépenses culturelles n’est pas à la hauteur de notre potentiel créatif. Il y a là un défi auquel il faut répondre et pour lequel les budgets actuellement disponibles ne suffisent pas ».

Et les utilisateurs?

Quand ce Grand Entretien s’élargit à l’ensemble de la problématique culturelle, le Secrétaire général constate qu’il n’existe actuellement aucun groupe de pression représentant de manière spécifique « les utilisateurs culturels ». Si pareille initiative voyait le jour, il serait prêt à la soutenir: « l’entendre, l’accompagner, ouvrir des portes et des dossiers ». Il ne nie pas l’urgence de certains problèmes où il est parfois même question de santé publique: « Une exagération des décibels dans les concerts peut créer des traumatismes auditifs. Nous devons veiller à ce que les intérêts du public ne soient pas pris dans une broyeuse! ».

Faut-il que des associations spécifiques axées « culture » naissent ou suffit-il que les associations de consommateurs qui ont déjà pignon sur rue s’approprient cette thématique? Test Achats a pris position contre le prix unique du livre. « Cette association a un rôle respectable. À chaque fois, ses interpellations méritent une interrogation » commente M. Ingberg. « Pour Test Achats, cette mesure peut réduire l’accès du public au livre puisqu’elle supprime toute une série de réductions. Ce projet n’est-il pas mis en place au détriment du lecteur? Je réponds par l’affirmative dans un premier temps. Mais ensuite, je diverge: nous devons veiller à entretenir sur le long terme une culture qui se ressource. Il faut donc pouvoir encourager les auteurs et il faut qu’il existe des interfaces, des bibliothèques, des librairies. Si l’on n’y prend garde, ce sont uniquement les best-sellers qui garderont leur place dans les rayons! ».

Le Ligueur a déjà donné la parole aux « pour » et « contre » du prix unique du livre (N°8, 20 février 2002). La « tabelle », quant à elle, soude les points de vue. Il s’agit de cette différence de prix entre la somme marquée sur les couvertures des livres français et les quelques euros supplémentaires dont il faut s’acquitter lorsqu’on les achète en Belgique. Désormais, même un Claude Cherki, Directeur général au Seuil, déclare à Guy Duplat pour La Libre Belgique (22 et 23/02/2003): « Elle est totalement absurde. Rien ne justifie une différence de prix. Avec les Belges (contrairement aux Suisses), c’est la même monnaie et il n’y a pas de douane. Bruxelles est plus facile à livrer pour nous que Perpignan. La tabelle est un combat d’arrière-garde qui ne vise qu’à protéger les intérêts des filiales des grands groupes ».

Favoriser l’envie de lire et se préoccuper du prix du livre, voilà deux impulsions complémentaires bien présentes actuellement et qui participent au développement de l’alphabétisation et, donc, à une autonomie plus grande des citoyens.

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