Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel m’a confié sa tribune « Point(s) de vue » publiée en dernière page de sa revue trimestrielle « Régulation » de mars 2003 (N°15).

Le public peut recevoir régulièrement et gratuitement cette passionnante publication.
Il suffit d’en faire la demande au CSA: csa@cfwb.be

Point(s) de vue

Pour de nouveaux balisages démocratiques

Avec sa recommandation de juin 2002 concernant la « télé-réalité », le CSA s’affirme comme un sage précurseur du balisage audiovisuel. À son lancement, « Ça va se savoir » d’AB3 laissait croire à ses téléspectateurs que les personnes qui s’invectivaient dans son émission étaient des « gens réels ». Lorsque le pot aux roses fut découvert par Libération, à la fin mars, on nous fit croire que le « vrai public » monterait sur scène dans un deuxième temps, les premières émissions faisant appel à des comédiens pour « amorcer la pompe ». On verra par la suite qu’il n’en sera rien et André Kemeny, administrateur d’AB3, me confirmera même qu’il aurait été cynique de réaliser cette émission avec de vrais protagonistes. L’initiative du CSA semble dès lors utile: demander aux chaînes qu’elles annoncent clairement en début et fin d’émission qu’il est fait appel à des comédiens. Pareille proposition permet au public de cerner la nature exacte de l’émission qu’il va découvrir et lui permet donc de prendre une distance critique. Elle force également le diffuseur à jouer davantage franc jeu. S’il veut entraîner le public sur des terrains suspects, il devra le faire à visage découvert.

D’autres « signalétiques » devraient être envisagées. En effet, contrairement aux autres « industries », l’audiovisuel n’est pas obligé d’annoncer à ses usagers la nomenclature de chacun des ingrédients de ses « produits ». Les chaînes préfèrent médiatiser leur composants valorisants plutôt que leurs colorants, ce qui déroute ou même trompe le public. Le 12 février 2003, les JT de TF1 et de France 2 ont présenté des interviews que leurs publics respectifs pouvaient imaginer « en direct » du vice-premier ministre Irakien. C’est David Pujadas qui avait droit au vrai direct et un insert à l’écran l’indiquait clairement. PPDA, lui, entretenait l’ambiguïté en disant « avec nous, maintenant, Tarek Aziz. Vous êtes à Rome… » Bien entendu, pas d’insert « en différé » ou »enregistré cet après-midi ».

Il convient également que le public puisse découvrir au moment où démarre une émission quels interlocuteurs ont participé à son financement. Il s’agit ici d’adapter et de réinventer le droit de savoir si l’on a affaire à un vrai reportage ou à une forme plus ou moins édulcorée de publi-reportage. Qui a financé le voyage des journalistes et de leur équipe à l’étranger? Béatrice Petit n’a pas été accréditée pour une visite au Bénin car, probablement, son travail antérieur concernant la défense nationale était critique. Le 7 octobre 2002, le lieutenant-colonel Doumont lui écrivait: « Mon département donne priorité aux membres des médias qui nous assurent avec une probabilité des retombées médiatiques positives ».(1)

Encore faut-il convaincre les chaînes, dans la présentation de ces balises, d’utiliser des terminologies qui permettent au public de comprendre les enjeux sous-tendus et, bien entendu, que celles-ci soient présentées au moment où démarre l’émission. Si, suite à des remarques de téléspectateurs, la RTBF a accepté d’indiquer le fait qu’il existe « une collaboration » avec certains distributeurs de films pour l’émission « Screen », elle se refuse à préciser que cette collaboration est d’ordre « financier » et préfère diffuser cet avis dans le générique qui clôture l’émission.

Autre exemple caractéristique, celui du play-back. À nouveau, le colorant est non grata. Par contre, lorsque les artistes chantent vraiment, impossible pour le public de l’ignorer. Jacques Mercier expliquait ainsi cette situation: « Dans la mesure où le play-back complet ou partiel est devenu la règle générale, il est évident qu’il faut signaler l’exception »(2). Alors, dans la boîte de petits pois, s’il y a 3/4 de colorants, ceux-ci ne devraient pas être renseignés? Le téléspectateur est donc bien moins protégé que le simple consommateur. Tant que cet insert ne sera pas obligatoire, il sera difficile pour les chercheurs de faire la preuve que la cote d’alerte est atteinte: très peu de chanteurs sachant chanter ont encore la possibilité de prouver leur talent sur le petit écran. Ces multiples balisages permettront de poser nombre de questions qui restent en attente. Par exemple, existe-t-il encore suffisamment de débats politiques ou « de société » en vrai direct pour permettre une réelle expression des voix dites « discordantes »?

Puisqu’en Communauté française, le monitoring n’est pas imposé au CSA et que, donc, les plaintes émanant du public constituent un élément majeur du dispositif de régulation, il convient dès lors de faciliter le travail des téléspectateurs en développant et précisant ces nouvelles « signalétiques » qui leur permettront de mieux se positionner par rapport aux programmes des diffuseurs.

Bernard Hennebert
Chroniqueur au Ligueur et auteur de « Mode d’emploi pour téléspectateurs actifs » (Labor).
bernard.hennebert@consoloisirs.be

(1) Le Journal du mardi, 4 février 2003.
(2) Courrier à l’ATA, 13 septembre 1999.