N°24 | RTBF: Davantage associer et respecter son public

Le Ligueur du 5 mars 2003

Le 31 janvier, un an après sa nomination, Jean-Paul Philippot, l’Administrateur général de la RTBF, était l’invité des « Grands Entretiens » organisés chaque mois par la Fnac et le Ligueur.

Le plan Magellan ou la nomination des nouvelles Directions de la RTBF furent à peine évoquées! La plupart des questions tournèrent autour de la définition du service public, de sa spécificité, de sa manière de communiquer et de dialoguer avec ses usagers.

Trois exemples

Plusieurs interventions du public mirent en évidence des exemples concrets de manque de rigueur du Service public. Si l’Administrateur général admet la pertinence de ces critiques, il devra s’atteler à diverses réformes peu coûteuses et dont les résultats valoriseront l’image de la RTBF.

Dans les comptes-rendus des conférences de presse axées sur le sport, France 2 zoome sur les visages de ses interviewés pour éviter de filmer les « murs » de sponsors devant lesquels ceux-ci s’affichent. À la RTBF, on préfère les plans larges, complaisants vis-à-vis des marques. M.Philippot répond par une boutade. Il n’arrive même pas à « discipliner » ces prises de vue afin qu’on n’y voie plus les logos des chaînes concurrentes: « …Même cela, je n’y arrive pas! ».

En radio, les journalistes ou les invités voient régulièrement leurs propos coupés inopinément par la publicité. « L’animateur sait pertinemment bien à l’avance qu’il va finir par être coupé s’il est trop long. Il y a donc un petit travail de rigueur interne à entreprendre là aussi », explique notre invité. Hélas, depuis une dizaine d’années, ce problème perdure. Il est temps de supprimer cette machine aveugle qui lance automatiquement les publicités, symbole de la priorité des intérêts publicitaires sur le travail informatif et créatif du Service public.

Il n’est pas rare que les émissions de la RTBF ne commencent pas à l’heure annoncée alors qu’une chaîne comme Arte respecte beaucoup plus scrupuleusement son public. Quand la BBC a quelques minutes de retard, une voix off le signale et en explique la raison. Notre Service public, lui, est plutôt avare d’excuse. Pire, et inexcusable, la RTBF se permet parfois de diffuser ses programmes en avance! Seule réponse de M.Philippot: « C’est rare! ». Insatisfait, le téléspectateur qui assistait à notre « Grand Entretien » relança de plus belle son interpellation: « Quand j’ai téléphoné à la régie de la RTBF pour lui demander pourquoi elle ne nous prévenait pas plus systématiquement des changements d’horaires, on m’a répondu: on n’y pense pas! Et pourtant, cela ne coûte pas un balle. C’est un état d’esprit, c’est un manque de respect du téléspectateur ». Ce cri restera sans réponse.

À propos de l’obligation de répondre au courrier « de manière circonstanciée » endéans les 30 jours ouvrables, nous signalons à l’Administrateur général qu’un témoignage d’un lecteur du Ligueur confirme le résultat de notre propre investigation faite à partir de sept lettres: le plus souvent lorsque les questions sont pointues, la RTBF n’applique pas son obligation inscrite dans son contrat de gestion. Nous lui avons demandé si l’équipe qui doit mener à bien ce travail dispose d’un personnel suffisant. « Il y a un service entier qui ne fait que cela. C’est un véritable investissement ». Alors que M.Philippot nous explique que dans la « maison », »2.500 personnes travaillent 7 jours sur 7, 24H sur 24 et toute l’année », le temps de travail consacré au dialogue avec le public par le « service de médiation » de la RTBF équivaut à 2 pleins-temps et demi(1). Est-ce suffisant si le service public veut se différencier des chaînes privées en déployant un dialogue fructueux avec son public?

Dans les Niouzz?

Autre sujet développé par notre invité, celui de la protection des enfants: « Ils passent plus de temps devant la télévision qu’avec leurs parents. On se préoccupe fort peu de ce que les enfants y consomment et des valeurs véhiculées par ces émissions ». Ce constat ne mène pourtant pas M. Philippot à appliquer sans s’interroger la nouvelle interdiction de diffuser de la publicité et du sponsoring durant les cinq minutes qui précèdent et qui suivent les émissions pour enfants à la RTBF. Il s’exprime en public pour la première fois à propos de cette mesure en application depuis le 1er janvier. Elle occasionnera un transfert de recettes publicitaires qu’il évalue à 1 ou 1,5 million d’euros vers RTV TVi. Dans sa réflexion, l’Administrateur général reprend les arguments développés par le « Collège de la publicité » du CSA(2). La règle « des cinq minutes » ne concerne pas l’environnement des autres émissions. Or, les enfants les regardent davantage que celles qui sont réalisées spécifiquement pour eux. L’interdiction concerne le service public et pas les chaînes privées, à l’inverse de ce qui se passe dans le Nord du pays. Il est vrai que, là-bas, la publicité commerciale n’a toujours pas été introduite à la VRT (elle est interdite en télé, pas en radio).

À propos de la publicité et des enfants, ne faudrait-il pas élaborer un code d’éthique pour tous les programmes de toutes les chaînes? Souvent, les codes sont imprécis et rapidement contournés par les opérateurs. C’est précisément pour cette raison que des mesures plus contraignantes comme cette règle « des cinq minutes » ont été imposées par le pouvoir politique. Mais pour M.Philippot, pareil code devrait « veiller à ce que la publicité, quel que soit l’endroit où on la place, n’excite pas chez l’enfant un certain nombre de pulsions ». Il envisage également d’autres mesures préventives pour la RTBF: « J’ai posé la question suivante en interne: pourquoi ne pas aborder régulièrement dans Les Niouzz ou ailleurs la problématique de la publicité pour permettre aux enfants de découvrir un certain nombre de clefs qui leur permettrait de la mettre en perspective. »

La RTBF parle mal de la RTBF

Cette thématique, contrairement à des sujets tels que « pour ou contre la télé-réalité »(3), n’a jamais été abordée sur les antennes de la RTBF. Aucun reportage pour découvrir comment s’appliquait en Flandre cette règle des « 5 minutes » depuis plusieurs années. Aucun débat contradictoire avant que le Gouvernement n’opte pour cette obligation. Pourquoi la RTBF n’informe-t-elle pas son public de ces enjeux? Pourquoi ne pas l’associer à une réflexion sur le « comment » se construit le Service public? « Je prends note, acte M.Philippot. Cette réflexion est pertinente. On fait parfois preuve de trop de frilosité en se disant que ce débat ne doit se faire qu’avec les autorités de tutelle ».

Lorsque la RTBF occupe des pages entières de publicité dans la presse écrite, c’est pour, le plus souvent, vanter des programmes (nouvelles émissions, films, etc.) et non pour expliquer ses différences. Elle aurait pu titrer: « Finies, les publicités pour des hamburgers entre Ici Bla-Bla et Les Niouzz: l’espace réservé aux enfants est sécurisé à la RTBF ». Le Service public fait sa communication pour concurrencer RTL TVi, rarement pour s’en différencier. Pour reconquérir un public et le fidéliser, ne pensez-vous pas que vous devriez associer celui-ci au fonctionnement même de la RTBF, à son évolution, à ses choix, aux enjeux? C’est l’un des rares moments du débat où les yeux de l’Administrateur général brilleront: « Notre volonté, demain, est de marquer notre idendité par notre spécificité et pas par du mimétisme. C’est certain. Mais qu’on ne le communique pas de façon assez forte, j’accepte la remarque. »

1) En fait, trois personnes travaillent dans ce service mais elles réalisent également d’autres tâches. Déjà, à Christian Druitte, l’administrateur précédent, elles avaient demandé l’arrivée d’une personne complémentaire! Un ordinateur, un bureau et une chaise sont déjà prévus…
(2) Ce « collège » n’existera plus dans la nouvelle mouture du CSA. Ses avis étaient particulièrement influencés par les représentants des chaînes et des régies publicitaires (voir chronique 8).
(3) L’Écran Témoin du 21/01/2002.