L’article suivant est paru dans la 11ème livraison (printemps 2003) de la revue gratuite « Vu d’ici », trimestriel culturel grand format sur papier glacé d’une soixantaine de pages qui allie textes de réflexion intelligents et surperbes reportages photographiques en noir et blanc.

Pour le recevoir régulièrement, il suffit de le demander!
Direction communication, presse et protocole
Vu d’Ici
44 Bd Léopold II
1080 Bruxelles
> E-mail: communication.presse@cfwb.be

Des « hit-parades » aux fréquentations de salles de cinéma: l’illusion de voter

Les méchantes « multinationales » ne pointent pas une carabine sur le front des jeunes qui téléphonent massivement aux « hits » des radios et télés pour soutenir leurs nouvelles productions! Ces mêmes jeunes achètent tout aussi librement leurs CD chez le détaillant de leur choix: dans un hypermarché, chez un disquaire (s’il survit encore), etc.

Les médias de masse s’inspirent de ces choix qui émanent réellement du goût du public pour les mettre en évidence dans leurs programmes. Quoi de plus démocratique!

Nombre de producteurs cyniques utilisent cet embryon de raisonnement pour se dédouaner des choix culturels qu’ils imposent au travers de leurs journaux, leurs radios et leurs télévisions.

Nickel?

Même si tout ceci se déroulait d’une manière nickel, est-ce pour autant le nirvana?

Pas mal de monde est pour la peine de mort? On ressort donc les guillotines…

Les enfants veulent des bonbons toute la journée. On les gave donc de friandises du matin jusqu’au soir. Le désir « du peuple » est respecté!

Comment évoluer? En reproduisant éternellement les options rassurantes qui fédèrent un maximum d’individus?

Au vestiaire, les minorités, les réelles nouveautés. Non médiatisées, elles ne pourront jamais êtres sélectionnées puisque le vaste public n’en connaît même pas l’existence! « Le public ne peut recevoir que ce qu’on lui donne », reconnaît Patrick Sabatier, pas le collaborateur de « Libé » mais bien le « pro » de la télé(1).

Le choix du public peut devenir significatif lorsque ce dernier prend ses options en connaissance de cause, dès le moment où il a été informé de manière équivalente de l’ensemble des options possibles (et pas uniquement celles qui sont présélectionnées par l’industrie culturelle ou médiatique) et qu’il est conscient des enjeux qui ont présidé à l’instauration de ces compétitions dans lesquelles il se voit entraîné.

Pourquoi n’utiliserait-on pas tout le temps consacré à élaborer et commenter ces multiples « hit » pour simplement échanger notre réflexion et nos avis sur diverses musiques, films, informations? On prendrait ainsi le temps de découvrir des œuvres, des créations, pour le simple plaisir d’apprendre, de communiquer, d’échanger.

Pas nickel du tout!

Mais en cette période où des jeux tels que « Star Academy » et « Pop Star » se multiplient à l’envi non point pour permettre au public d’émettre son avis mais bien pour persuader celui-ci de téléphoner à des 0900 ou des 0903 (une partie du pactole ainsi amassé est ristournée aux diffuseurs), il convient d’expliquer qu’en fait, rien n’est « nickel »!

La fiabilité de ces multiples classements est perpétuellement remise en question.

En cette année où l’on commémore le 25ème anniversaire de la mort de Claude François, rappelons qu’en toute lucidité le chanteur avait, à la veille d’un concert donné à l’Albert Hall, déclaré au quotidien anglais « The Guardian »: « Tous mes disques ont été numéro un au hit-parade.Quand ils ne sont pas numéro un au départ, parce qu’ils ne le méritent pas – je veux dire que la chanson n’est pas assez bonne – je suis si puissant à la télévision, que les gens, après avoir entendu la chanson dix fois à la télé, achètent le disque qui devient alors numéro un. C’est ce qui se passe tout le temps. Beaucoup de mes disques qui ne sont pas si bons ont été numéro un ».

Faux « hit » rime avec toujours

Fin des années 70, le « Hit » diffusé par la BBC et la revue « Music Week » est décapité lorsqu’il est révélé que deux firmes qui ont réussi à se procurer la liste des 375 disquaires « témoins » (sur 7.000 magasins) où le décompte des ventes était établi avaient mis en place un réseau de faux acheteurs composés de ménagères et d’étudiants appointés pour se procurer les disques « maison ». Quinze ans plus tard, lorsque s’achève en France le règne d’une dizaine d’années du « Top 50 », « Libé »(2) explique, enfin, comment le système de comptage élaboré par Ipsos et Nielsens n’a jamais été fiable: « … Rien de plus facile que truquer en réalisant des achats massifs dans un magasin relais ». Cet article paraît au moment où l’on s’apprête à lancer le prochain système qui, bien entendu, « serait plus exact ».

Comment ne pas se souvenir non plus de ces déclarations faites en public par William Scheller(3): selon lui, l’émission « Stop ou encore » de RTL ne tient pas nécessairement compte des appels téléphoniques des auditeurs.

La plupart de ces « hit-parades » dépendent d’intérêts financiers évidents. Au plus les liens incestueux entre les producteurs de disques et les médias s’intensifient, au plus ils se banalisent. En 1981, le chanteur Jacques Bertin, dans son livre « Chante toujours tu m’intéresses »(4), s’étonnait qu’Europe1 ose matraquer à 219 reprises une chanson produite par « Disc’AZ », filiale d’Europe1… Aujourd’hui, qui trouve anormal qu’Universal et TF1 s’unissent pour favoriser les ventes des disques issus de la « Star Academy »?

Dès qu’un média est intéressé financièrement aux ventes d’un produit culturel, il lui est bien évidemment plus difficile de poursuivre une politique éditoriale qui respecte la diversité des productions de ce secteur où il s’est impliqué économiquement.

Disques et films!

Le 10 octobre 1988, matin de la sortie mondiale de « Rattlen and Hum », U2 s’offre une pleine page de pub dans « Libé » où il est affirmé que l’enregistrement est déjà disque d’or en France. Pareils trophées d’or ou d’autres métaux précieux ne récompensent pas le choix du public puisqu’il s’agit de mettre en évidence des résultats de simples précommandes. Pareil chiffre n’est indicatif que des intentions des disquaires qui sont influencés par les firmes de disques elles-mêmes (certains disques ayant un droit de retour et d’autre pas).

Lorsque Nikos, quinze ans plus tard, indique sur TF1 que le single « Musique » interprété par les élèves de la « Star Academy » a été vendu à 500.000 exemplaires, il faut plutôt lire les quotidiens pour découvrir un questionnement sur le profil des pseudos acheteurs de cet enregistrement! « Vendus… À qui? Mystère. Cela s’appelle des précommandes, les disques étant considérés comme vendus lorsque les grands magasins (grandes surfaces notamment) passent leur commande » note Jean-Marie Wynants(5). Nikos et les autres animateurs TV se gardent bien d’apporter ces précisions à leurs téléspectateurs…

Le film « Dinosaure » a entamé sa carrière commerciale en Belgique, le mercredi 29 novembre 2000 à partir de 11H45. Ce matin-là pourtant, la rubrique « Les Stars du marché » du MAD(6) annonçait qu’il était le film N°1 pour la semaine du 15 au 21 novembre. Ce succès précoce est sans doute dû aux « avant-premières » auxquelles les spectateurs assistent gratuitement. Pendant plus d’un an, j’ai poussé le service de médiation du Soir à trouver une solution à pareille petite tromperie. Qu’il modifie sa phrase qui paraît chaque semaine -« D’après le nombre de spectateurs en Belgique »- en mentionnant, par exemple, que les entrées payantes et gratuites sont comptabilisées… En vain! Ce qui confirme que les médias, globalement, jouent un jeu dont ils savent pertinemment bien que les dés sont pipés. Pour nous faire « rêver » à notre prétendu « choix » culturel?

Bernard Hennebert
Chroniqueur au « Ligueur »
Auteur de « Mode d’emploi pour téléspectateurs actifs » (Labor)
bernard.hennebert@consoloisirs.be

(1) « Le Temps n’efface pas tout » (Editions Anne Carrière).
(2) 14/10/1993.
(3) Au cours d’une rencontre « Diffusion Alternative » à la Soupape à Ixelles, le 23 mai 1984.
(4) Publié au Seuil.
(5) Le Soir du 7/10/2002.
(6) Supplément culturel du Soir.