N°23 | Claude François: cynisme et dépendances

Le Ligueur du 26 février 2003

À partir du 2 mars et pour de nombreux mois, diverses initiatives vont célébrer le 25ème anniversaire de la disparition de Claude François. Le chanteur se doublait d’un homme d’affaires: il avait créé une maison de disques, des sociétés d’éditions de musiques et de presse (Podium, Absolu), une agence de mannequins et avait même lancé une gamme de parfums.

Les médias continuent à diffuser régulièrement son répertoire. De manière récurrente, sont programmés des reportages sur le culte que lui vouent ses fans.

Y a-t-il encore place pour un débat contradictoire à propos de cette personnalité qui avait également ses détracteurs? À vous de découvrir si les éléments que nous « déterrons » ci-dessous resteront occultés ou non dans les multiples hommages à venir.

Je suis si puissant

Quelques jours avant de donner un concert à l’Albert Hall, le chanteur se confie au quotidien anglais « The Guardian ». Ses propos permettent de découvrir que ce n’est pas nécessairement la qualité des chansons et le respect du public qui guident les choix des médias: « Tous mes disques ont été numéro un au hit-parade », déclare l’idole. « Quand ils ne sont pas numéro un au départ, parce qu’ils ne le méritent pas -je veux dire que la chanson n’est pas assez bonne- je suis si puissant à la télévision, que les gens, après avoir entendu la chanson dix fois à la télé, achètent le disque qui devient alors numéro un. C’est ce qui se passe tout le temps. Beaucoup de mes disques qui ne sont pas si bons ont été numéro un ».

Presse pour jeunes

Dans le même entretien, le chanteur explique comment il produit le mensuel qu’il vend à ses fans: « Je sais exactement comment faire Podium. Si je le faisais mieux, d’un seul coup, il ne se vendrait plus. Il doit être très rigide, très bête, ce qu’il est. J’ai un échantillon de six filles à l’étage, sur lesquelles je teste ce que je veux, comme ça je peux dire exactement ce qui est nécessaire ».

Peu après la mort de Claude François, j’ai interviewé l’une de ses danseuses, les « Clodettes »(1): « Dans Podium, Claude ne disait que ce qu’il voulait bien. Parfois c’était vrai… Cette pression aux idoles prépare les gosses à lire ensuite la presse à sensation. Les propriétaires des journaux à idoles (souvent des producteurs de certaines vedettes ou des firmes de disques) mettent en évidence leurs poulains. Le public choisit dans le choix qu’ils ont déjà fait ou alors par le biais des hit-parades souvent bidons ».

Alors que Dave n’avait pas encore fait en France son coming-out (en Hollande où la mentalité était différente, il ne cachait pas sa vie privée), il explique ainsi comment il recourait aux services de l’agence de mannequins de Clo-Clo: « Ma fiancée hollandaise, c’était un mannequin de Claude François. C’est un coup, une histoire qu’on avait montée. Presque tous ces articles en sont. Je trouve ça tout à fait normal… »(2).

Quel marteau?

Le contenu du répertoire mérite également réflexion. Le 11 avril 1978, au cours d’une soirée d’hommage réalisée par la RTBF, Edmond Blattchen donne la parole au journaliste Jacques Vassal (Rock & Folk). Celui-ci s’adresse ainsi au disparu: « …Comme des milliers d’hommes et de femmes pour qui la chanson représente le moyen d’expression populaire par excellence, je t’en ai voulu d’avoir fait d’une chanson américaine de combat, un éloge du conformisme bourgeois… ». Il s’agissait de « Si j’avais un marteau », inspiré d’une chanson de Pete Seeger qui, dans sa version initiale, prêchait la reconnaissance des droits civiques dans une Amérique du Nord particulièrement ségrégationniste.

Tous ces éléments qui furent évoqués publiquement naguère nourriront-ils, aujourd’hui, une réflexion sur le rôle de la chanson et le métier de chanteur? Claude François fut-il le précurseur des actuels faiseurs de Star Academy et autres Pop Star?

(1) Avec C. Bourgoignie. Télémoustique du 15/03/1979.
(2) Extrait d’Antirouille, mensuel alternatif pour jeunes.