N°19 | Sans monitoring, point de régulation!

Le Ligueur du 29 janvier 2003

Machiavélisme ou « douce illusion » irresponsable?
Stéphane Rosenblatt, Directeur de l’info à RTL TVi, et le Ministre de l’Audiovisuel Richard Miller ont récemment estimé devant des assemblées différentes
(1) que la diffusion d’images de violence gratuite dans les émissions d’information n’était guère préoccupante puisqu’une seule chaîne avait jusqu’à présent été condamnée pour ce fait par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), le 20 janvier 1999. En cause: une séquence diffusée aux journaux télévisés de la chaîne privée, le 8 avril 1998.

Ce diagnostic repose sur du sable puisque, contrairement à ce qui se passe en France, notre CSA n’enregistre et ne visionne pas les émissions(2). D’autre part, rien n’est mis en place pour encourager le public à déposer plainte après de l’organe de régulation. La situation réelle n’est donc pas évaluée. Dès lors, conclure que les infractions sont quasi inexistantes nous semble quelque peu hâtif et osé!

Souhaite-t-on ces « plaintes »…

En général, le CSA instruit des dossiers, dans ce domaine-là, à partir de plaintes d’usagers. En effet, il n’a pas pour mission et ne dispose ni du matériel, ni du personnel pour enregistrer et visionner systématiquement les émissions de la RTBF, de RTL TVi, d’AB3, de Canal+ Belgique et des télévisions locales.

D’une certaine façon, la Communauté française compte donc implicitement sur les observations et l’activisme du public. Mais ceux-ci n’y sont guère encouragés. Le public n’est même pas informé de la possibilité de pouvoir jouer ce rôle.

Ah! On peut porter plainte… Où et comment? La seule adresse publiée régulièrement dans la presse écrite concerne uniquement les problèmes liés à la publicité. C’est celle du Jury d’éthique publicitaire (JEP), un regroupement de publicitaires qui tentent de s’autoréguler mais qui ne peuvent ni interdire la diffusion d’une pub, ni imposer des sanctions en cas de dérégulation. Aucune annonce analogue pour le CSA qui est précisément l’interlocuteur chargé de réguler -sanctions éventuellement à l’appui- les problèmes publicitaires liés à l’audiovisuel. Est bien malin le citoyen qui réussit à se procurer l’adresse du CSA! (3) Lorsqu’il découvre par lui-même qu’il est utile de déposer plainte et l’entreprend de sa propre initiative, il n’est guère associé au suivi qui est ensuite accompli par l’organe de régulation. Un bref accusé de réception de sa plainte lui est envoyé… mais le CSA ne prend pas toujours l’initiative de signaler à l’auteur de la plainte la date de l’audition en séance publique de l’opérateur qu’il a contesté. Trop peu d’efforts sont entrepris pour valoriser l’initiative de l’usager-plaignant. Or, dans la situation actuelle, si l’on veut réellement réguler le paysage audiovisuel, il faudrait davantage respecter les plaignants pour les inciter à poursuivre leurs observations.

Ceux-ci ont donc bien du courage et, en plus, ils doivent compter sur leurs propres forces pour se former et s’informer. L’éducation aux médias, en effet, n’atteint pas 10% des jeunes et des enseignants. Rien d’analogue n’est prévu pour les adultes. Quant aux émissions de TV qui nous informe sur l’évolution du paysage audiovisuel, elles sont bien moins nombreuses chez nous qu’en France(4). Il y avait déjà, depuis septembre 2001, « Qu’en Dites-Vous? » présenté à la RTBF par Jean-Jacques Jespers (chaque samedi vers 13H35 sur la Une avec une rediffusion vers minuit, le lundi soir, après L’Ecran Témoin et JT Soir). Il y a également, désormais, sur Canal+ Belgique, chaque samedi depuis ce 25 janvier, « Médias+ » animé par Philippe Reynaert. Selon ce dernier, il s’agit d’une « émission d’information, pas un magazine people »(voir La Libre Belgique,p.43,17/01/2003).

Bientôt, une audition au Parlement?

Le fait que le CSA n’a pas pour mission de magnétoscoper les émissions mène à d’autres conséquences nuisibles. Lorsqu’il instruit une plainte, le CSA doit demander au diffuseur concerné une copie de l’émission contestée. Celle-ci lui parvient parfois après plusieurs mois et retarde donc d’autant le déroulement de l’instruction. Pire! Certains médias ne respectent même pas leur obligation de conserver trace de leurs programmes. Le 18 décembre dernier, « Radio Judaïca » a été condamnée à mille euros d’amende pour ne pas avoir fourni au CSA la cassette d’une émission durant laquelle des propos racistes auraient été diffusés. Faute de preuve matérielle, le fond de ce dossier n’a pu être tranché, ce qui est particulièrement regrettable.

Durant ces prochaines semaines, les parlementaires vont aborder l’évolution du CSA. Il serait souhaitable qu’ils accordent enfin la mission et les moyens pour organiser un « monitoring » des émissions des chaînes de la Communauté française comme cela se pratique très sérieusement depuis de nombreuses années en France, et ce malgré le fait que les chaînes de radio et de télévision y sont bien plus nombreuses que chez nous. Hélas, rien de tel n’est actuellement prévu dans le projet de décret actuellement en discussion.

Depuis l’automne dernier, pour évoquer ce point et d’autres qui concernent également l’évolution du CSA (notre prochaine rubrique évoquera un second aspect de ce dossier), nous avons exprimé notre souhait d’être auditionné par les parlementaires. Nous vous tiendrons au courant de l’accueil que ceux-ci réserveront à cette demande.

(1) Respectivement à l’Audition publique sur la violence dans les programmes d’information (le 27/11/2002) et à la conférence sur la violence au Centre Culturel d’Uccle (le 15/01/2003).
(2) En langage technique: « monitoring »
(3) CSA, Rue J.Chapelié, 35 à 1050 Bruxelles
> E-mail: csa@cfwb.be
www.csa.cfwb.be
(4) « Arrêt sur images » sur France5 (le dimanche à 12H30; diffusion de la version intégrale du tournage, avant montage: www.france5.fr/asi); « Les Guignols de l’info » et « Le zapping » peuvent être instructifs (tous les jours, sur Canal+) et « + Clair » (Canal+ France, le samedi midi); « L’Hebdo du Médiateur » sur France2 (le samedi vers 13H20).