N°16 | DVD: Le public « baisse les bras »?

Le Ligueur du 8 janvier 2003

Le 4 décembre dernier, le Grand Entretien organisé par la Fnac et Le Ligueur accueillait David Heyo qui coordonne depuis près de 22 ans la rubrique « vidéo » de l’hebdomadaire Télémoustique.

Patrick Albray a récemment consacré sa chronique Multimédias aux pièges du DVD(1). Nous allons donc reprendre ici davantage des propos plus généralistes du journaliste de Télémoustique qui, avec ses cinq collaborateurs, rencontre régulièrement les responsables des firmes et analyse leur production, à raison de 250 à 300 vidéos par mois.

Fin programmée pour les VHS

Pourquoi pour « Bla-Bla range son disque dur », la RTBF a-t-elle préféré une cassette VHS à un DVD? « Plus de 50% du marché vidéo est tributaire des enfants. Les parents ne laissent pas encore jouer les petits avec des DVD. Les cassettes résistent mieux aux doigts tartinés à la confiture! Pour le DVD, il n’y a encore que 6% de pénétration sur le marché belge alors que les magnétoscopes occupent 85% du marché ». L’ascension du DVD est pourtant irrésistible et enterrera probablement les cassettes VHS: « Sur celles-ci, les images et le son sont souvent mauvais. Autrefois, on les endurait car il n’y avait pas d’autres choix. Cette période est révolue avec l’arrivée du DVD ». Certains préfèrent plus simplement magnétoscoper des films lorsqu’ils passent à la télé: « Mais tout ne passe pas à la télé. Il y a même des films extraordinaires qui ne sont jamais programmés en salle. Reste la vidéo pour découvrir des films aussi magistraux que Dark City! ».

Influences hollandaises

Comment présenter une nouvelle vidéo? D’une manière neutre, objective? Sous la forme d’un coup de cœur? « Nous partons toujours du principe que ce que l’on va découvrir est formidable. Si ce n’est pas le cas, on l’écrit. Dans ce cas-là, nous refusons de relayer tel ou tel concours lié à la sortie de la vidéo. Nous devons tenir compte de ce qui intéresse le plus grand nombre mais nous pouvons également nous permettre des découvertes. » Mais les firmes éditrices proposent-elles à la presse toute leur production? « Certains de nos interlocuteurs sont tout-à-fait compétents et puis, il y a les incapables. Cette distinction ne dépend pas de la taille de la firme. Parfois, ces derniers disposent des droits et du contrôle de productions formidables et ils ne s’en rendent même pas compte! ».

Une partie importante du marché belge dépend du bon vouloir hollandais. C’est la raison pour laquelle certaines jaquettes sont rédigées dans un français approximatif et truffées de fautes d’orthographe. Ainsi, le mot « réalisateur » peut faire place à « régisseur ». Sur le boîtier de Jurrasic Park 2, on eut droit au slogan « Quelque chose a survie » au lieu de « Quelque chose a survécu »! Le représentant d’une firme qui proposait, dans les bonus de ses DVD, des interviews en anglais non sous-titrées, expliqua à David Heyo qu’en Belgique, tout le monde comprenait l’anglais! Quant au pan-and-scan, ce procédé qui consiste à couper une partie de l’image cinémascope pour « remplir » tout l’écran, il a la côte en Hollande et en Flandre: « Lorsqu’on regarde, là-bas, un film sur un vieil écran de télé 4/3, les bandes noires au-dessus et en-dessous de l’écran ne sont pas appréciées! ».

Consommateurs délaissés

Avec le développement de la vente des écrans 16/9, la pratique du pan-and-scan va disparaître progressivement. En attendant, pendant de très nombreuses années, ce procédé fut systématiquement remis en question par l’équipe de Télémoustique: « On n’a pas fait pression. On a simplement fait notre boulot. Quand quelque chose ne va pas, on le dit ».

À l’époque, « La Warner appelait version intégrale ses films passés au pan-and-scan qui ne nous restituaient que les 2/3 des images ». L’étiquetage des produits culturels est moins réglementé que celui des surgelés ou des boites de petits pois. Les colorants ne sont jamais annoncés sur l’emballage! Et pourtant, « Test-Achat n’a jamais rien fait pour dénoncer ce scandale. Ce devrait être le rôle des organisations de consommateurs que de taper sur ces clous-là… ». Mais pourquoi les journalistes culturels ne pourraient-ils pas enquêter sur cette thématique, interviewer le ministre des affaires économiques… « Je ne crois pas que c’est notre rôle. Nous, on donne de l’information. On peut faire des remarques, de temps en temps. Mais pas chaque semaine, car les lecteurs en auraient marre! ».

Dix euros?

Le prix du DVD est-il abusif? Probablement moins que celui du CD qui, lui, reste « scandaleux ». Mais quel est le prix actuel? « Dans ma chronique, je publie toujours le prix maximum. Il y a des surprises! Sur le prix de gros, le détaillant prend d’habitude une marge bénéficiaire d’environ 50%. Pour le coffret du Seigneur des Anneaux, au départ des 62 euros du prix de gros, on pouvait donc estimer que le prix de vente avoisinerait les 93 euros. Et je découvre qu’un hyper marché affiche 57 euros. Renseignements pris, il avait reçu une ristourne spéciale parce que sa commande était très importante et, pour ne pas vendre à perte, il s’attribuait un bénéfice de 0,5 euro! Ce choix lui permettait d’attirer des clients qui s’arrêteront peut-être aussi aux rayons de la viande ou des tomates! Pour faire des bonnes affaires, il suffit d’attendre: le film qu’on sort à 30 euros sera disponible, quelques mois plus tard, à 15 euros. Dans les magasins de seconde main, vous payerez vos DVD une dizaine d’euros. Il y a deux ans, la Warner avait annoncé qu’elle avait pour objectif de vendre ses DVD à 10 euros. On y arrivera: plus le marché se développe, plus le prix baisse ».

Le marketing prime

David Heyo a côtoyé en professionnel pendant près d’une quarantaine d’années l’industrie culturelle. Il nous en livre son expertise, émouvante mais implacable: « Un phénomène de société se développe actuellement. Les gens réagissent davantage au marketing qu’à la qualité du produit ainsi promotionné. Tu peux être un artiste extraordinaire, si tu n’es pas bien « placé » dans les magasins et si tu n’es pas bien promotionné, tu n’as aucune chance d’avoir du succès. Je pense que le public dans sa majorité a toujours été naïf et partisan du moindre effort. Quelques personnes qui réfléchissaient davantage, autrefois, incitaient ce public à ne pas se faire avoir. Aujourd’hui, celles-ci me semblent avoir un peu baissé les bras. De plus, on est actuellement saturé de tout. Quand j’étais gamin, la musique était rare. Il fallait la chercher. C’était précieux de découvrir un titre formidable. Maintenant, on est noyé par la musique dans les ascenseurs ou les grandes surfaces. Il existe des dizaines et des dizaines de chaînes de radio. Bien sûr, on a accès à tout mais on crève aussi sous la consommation. On n’a plus le temps de réfléchir… Je ne pensais pas qu’on irait si loin dans ce Grand Entretien! »

(1) Le Ligueur N°46 du 4 décembre 2002, p.7.