Voici le texte d’une collaboration qui m’a été demandée pour l’ouvrage collectif « Culture et citoyenneté: pour un développement culturel durable » publié par le Ministère de la Communauté française.
Il s’agit d’un document de plus de 500 pages diffusé durant l’automne 2002. Ce livre est le résultat d’un processus de consultation et de proposition des acteurs culturels de la Communauté française de Belgique mené pendant près de quatre ans.

Cet ouvrage est disponible au prix de 12 euros à verser au compte 091-2111085-06
avec, en communication, la mention suivante: 946.
Adresse de virement: CF-DGC-FONDS ACT.CULT
Pour de plus amples informations: education.permanente@cfwb.be

Pour en finir avec l’exclusion des usagers du « temps libre »

Au dos d’un ticket que j’ai acheté pour assister à un « one woman show » de Véronique Castanyer programmé au Botanique, je lis: « Si le spectacle doit être interrompu au-delà de la moitié de sa durée, le présent billet ne sera pas remboursé. La Direction peut être amenée à modifier les programmes ou les distributions. Dans ce cas, les billets ne seront ni échangés, ni remboursés ».

Ce texte a-t-il valeur de « contrat »? Qui l’a écrit? Existe-t-il une instance que le spectateur peut contacter en cas de plainte? Aucune réponse à ces questions n’est libellée sur ledit ticket.

Ainsi, l’usager culturel ne connaîtra peut-être pas la fin de l’histoire ou devra découvrir le show d’un autre artiste qu’il a déjà peut-être vu… ou assister à un concert alors qu’il avait réservé une place de théâtre!

Et les colorants?

Pourquoi imprimer pareils textes léoniens et totalement irrespectueux des droits du public? Ceci prouve au moins que, sur ces tickets, ne manque pas la place pour y mentionner des informations utiles au public.

Celles-ci n’y figurent pas, bien entendu.

Il est vrai que l’industrie culturelle et médiatique, jusqu’à présent, n’est pas obligée d’indiquer la composition, ni la date de fraîcheur, ni le prix des produits qu’elle tente de vendre.

Elle a pris l’habitude de claironner la présence d’ingrédients favorables et d’ignorer les colorants.

Avant d’acheter un ticket, le public ne devrait-il pas être systématiquement informé du fait que le spectacle est filmé par une équipe TV ou qu’un play-back orchestral accompagnera les chanteurs? À l’entrée d’un Musée, pourquoi ne pas afficher un avis où figure les titres des œuvres qui ne sont pas exposées provisoirement? Dans la presse écrite, les articles ne sont pas datés et certains quotidiens publient parfois des textes qui ont l’allure de « comptes-rendus » de spectacles alors qu’ils ne sont que des réaménagements de textes d’annonce.

Pour la mention des prix, il est significatif de constater que les affiches de spectacles annoncent parfois le fait que des réductions sont prévues… sans indiquer le prix de base des entrées! Manque de place? Les sigles des sponsors squattent en effet de plus en plus d’espace…

À la télé, apparaît régulièrement en incrustation les mots « en direct ». Par contre, le téléspectateur a rarement le droit de découvrir qu’une émission est « en différé » ou que la séquence a été montée. Les « reconstitutions » ou les « archive »n’y sont pas signalées systématiquement…

Adapter les acquis

En fait, les protections conquises, le siècle dernier, par les consommateurs de boîtes de petits pois n’ont jamais été appliquées aux produits du « temps libre » (culture, médias, sports, loisirs) probablement parce que ceux-ci détenaient « un supplément d’âme ». Aujourd’hui, majoritairement, la culture et les médias sont devenus des produits à part entière et nombre de professionnels de ce secteur le revendiquent. Il est donc temps que l’on adapte les acquis du consumérisme traditionnel à ce secteur en plein expansion.

Il y a urgence puisque le temps de travail presté par les individus diminue progressivement . Ce temps ainsi libéré est de plus en plus convoité par les industriels (parfois vautours) des loisirs. Il faudra donc légiférer pour protéger l’usager. Mais également pour favoriser la recherche ainsi que l’émergence de mouvements de consommateurs qui traitent en continuité de ces thématiques.

Exemple: tant que les chaînes de télévision ne devront pas mentionner la « date de fraîcheur » de leurs émissions de débat de société, les chercheurs ne pourront que très difficilement constater que la plupart de ceux-ci, malgré leur allure de direct, sont préenregistrés et montés. Ainsi, l’absence de balisage favorise le passage au bleu d’un questionnement utile.

Alerter le législateur

Sans pareils points de repère, le public peine à réagir. On peut plus facilement contester le poids d’un surgelé lorsque celui-ci ne correspond pas à celui indiqué sur l’emballage… En culture et dans le secteur des médias, la définition de ce que devrait recouvrir cette notion de « poids » (d’ingrédients ou de date de fraîcheur) n’est même pas à l’étude!

Bobines inversées, images troubles ou son défectueux dans une salle d’un cinéma? A qui s’adresser? Au début ou à la fin de la séance? Aucun « mode d’emploi » n’est affiché.

Autre raison de l’absence de réactions, le fait que les prix de ces « autres produits » ne sont en général pas assez onéreux: qui mettrait de l’énergie ou mobiliserait un avocat sur pareil dossier! Enfin, les médias de masse (y compris la presse consumériste) n’abordent presque jamais pareille problématique. Le public lésé se sent donc impuissant et hésite à agir isolément.

Il en résulte peu de plaintes, ce qui rend illusoire la création d’associations spécifiques défendant l’intérêt des usagers ainsi que l’alerte du législateur. Dès lors, impossible également de représenter ceux-ci de manière signifiante dans les commissions et conseils d’avis.

Droit à la diversité des « pratiques »

Petit à petit, les intérêts économiques des producteurs influencent de manière unilatérale l’évolution des « pratiques culturelles ». Ensuite, on impose celles-ci aux usagers. Avant, on achetait le jour même sur un coup de cœur son ticket pour visiter une exposition. Pour la rétrospective Giacometti au Château de Seneffe (saison 2000-2001), la prévente(1) était annoncée dans le dépliant comme « obligatoire ». La diversité des pratiques n’est plus de mise: au minimum, il faudrait faire coexister la prévente et la mise à la disposition du public, chaque jour, d’un certain nombre de places accessibles pour le jour-même.

Lobby artistique et « affect » du public

Ainsi, les droits des consommateurs de culture et de médias ont pratiquement un siècle de retard. Pourquoi? Le lobbying du monde artistique est extrêmement puissant car il se finance grâce à l’apport régulier des droits d’auteurs.

D’autre part, l’attrait de « l’artiste » influence également les décideurs politiques. Parmi ces derniers, la minorité qui ne prône pas une politique uniquement en faveur des industriels ne s’aventure guère au-delà de l’aide aux artistes. L’aide au public: connais (presque) pas!

Vous voulez défendre les intérêts des usagers? Avec quels moyens? Pour rappel, les associations traditionnelles de consommateurs ne traitent que rarement de cette thématique, et sans en faire un suivi systématique.

D’autre part, il s’agit d’une matière spécifique qui touche tout particulièrement l’affect du public. La mystification éteint toute action critique. Quand on aime un artiste, on ne peut accepter qu’il puisse participer à votre exploitation. Et si c’est le cas, « Je préfère payer mon ticket très cher et même un an avant la représentation parce que sinon, celle-ci n’aura peut-être pas lieu et je serai sevré ».

Médias « influencés »

La plupart des médias de masse (et même les services publics) renforcent cette mythification par leur traitement essentiellement promotionnel d’une culture essentiellement audimatique. Pourquoi? Par légèreté? Par ignorance des enjeux?

Par refus, plutôt. Le 02/05/2001, dans l’émission « La RTBF, C’est vous? », le Ministre Richard Miller et Christian Druitte, Administrateur général de la RTBF, recherchaient en vain le profil d’une émission culturelle qui pourrait intéresser le vaste public du prime-time télévisé! Ils oubliaient un peu vite qu’ils n’avaient pas retenu dans leur élaboration du nouveau contrat de gestion la demande faite lors de son audition au Parlement, le 07/03/2001, par l’Association des Téléspectateurs Actifs(2): la programmation d’une émission récurrente qui s’intéresse aux droits (et aux devoirs) des consommateurs culturels. On pourrait y faire le suivi de dossiers tels que ceux de la gratuité du prêt dans les bibliothèques, l’annulation ou le report de plus en plus réguliers de concerts, la carte cinéma, etc.

Pareille proposition avait été, naguère, déjà suggérée au prédécesseur de Christian Druitte mais Jean-Louis Stalport avait considéré que cela ferait double emploi avec « Autant Savoir ». Durant la saison qui suivit cette prise de position, aucun numéro de cette émission ne fut centrée sur cette problématique!

Probablement que les médias de masse ne peuvent pas traiter pareille thématique car ils n’ont plus l’indépendance, ni la distance pour le faire. Les liens et les intérêts financiers qui lient de plus en plus de médias avec nombre de producteurs culturels éclipsent leur liberté éditoriale dans ce secteur. Alors, on se contente essentiellement de promotionner (de façon critique, dans le meilleur des cas) la culture et tout particulièrement les artistes « maison ». RTL TVi s’en est fait une spécialité!

S’ajoute à cela le fait que les journalistes reçoivent gratuitement leurs entrées ou leurs service de presse. Ils sont très bien placés dans les salles… et donc ne vivent pas au quotidien les problèmes des usagers.

La situation n’est pas irréversible. On peut rappeler, par exemple, que, naguère, Pierro Kenroll, dans Télémoustique, n’annonçait que les concerts de rock qui précisaient les prix de leurs places. Le même journaliste, sous un autre pseudonyme (David Eyo), publie depuis quelques années, dans le même hebdomadaire, une chronique extrêmement critique sur la sortie des cassettes vidéo et DVD qui a fait évoluer certaines pratiques contestables dans ce secteur. Le fait que Télémoustique poursuive pareille politique rédactionnelle laisse deviner que pareille option intéresse un public diversifié.

Cinq premières propositions

Pratiquement, tout concourt à ce que des associations d’usagers n’émergent pas. Or, la culture et les médias sont un lieu privilégié où le public pourrait faire l’apprentissage de sa « citoyenneté », c’est-à-dire découvrir qu’il est possible de participer à la gestion de la vie collective.

Puisque le secteur est mythifiant (même nombre de journalistes, d’acteurs culturels et de « politiques » sont atteints!), puisque les médias ne favorisent pas une prise de distance et une démarche active des usagers, il convient que les décideurs politiques prennent des initiatives.

Voici cinq propositions concrètes qui pourraient, dans un premier temps, informer le public et l’inciter à déposer plainte, individuellement ou par le biais une association.

  1. Instaurer un lieu de médiation pour toutes les plaintes des usagers. Donner la mission et les moyens au nouveau Médiateur de la Communauté française de prendre en compte cette dimension de la consommation culturelle, au moins pour les activités subsidiées.
  2. Assortir tout octroi de subside culturel à l’obligation de répondre au courrier des usagers.
    Le texte du nouveau contrat de gestion de la RTBF, appliqué depuis le 01/01/2002, prévoit que le Service public doit répondre à tout le courrier (lettres, e-mail) et traiter toutes les plaintes « d’une manière circonstanciée et endéans les trente jours ouvrables ».
    Le début du dialogue est à ce prix. Pareille obligation peut favoriser également l’émergence de groupes de pression.
    Autre piste intéressante, la RTBF est obligée de résumer les activités de son service de médiation dans son rapport annuel, ce qui permet aux parlementaires qui reçoivent ce dernier de se faire une idée des revendications du public. Ne pourrait-il pas en être de même pour les grandes institutions culturelles?
  3. Inviter tout particulièrement les télévisions locales et/ou la RTBF à traiter régulièrement de dossiers de consommation culturelle et en faire le suivi.
  4. Inciter les formations d’animateurs culturels et de journalistes à aborder cette thématique.
    Remettre un prix annuel qui couronnerait une médiatisation aboutie.
  5. Soutenir la prise en compte de cette démarche par le secteur associatif. Ainsi, n’est pas sans intérêt la prise de position de Jacques Sepulchre, Secrétaire général de La Ligue des Familles, au moment où l’Association des Téléspectateurs s’est dissoute après huit ans d’exercice(3): « …L’enjeu aujourd’hui est de structurer le rassemblement et l’action des téléspectateurs. La Ligue des Familles a déjà entamé ce travail. Elle fédère une plate-forme pluraliste des familles qui en est la base idéale. Mais les moyens professionnels et financiers manquent de manière significative. Sans cette aide, il est illusoire d’imaginer une action prégnante. Nous allons donc interpeller le Gouvernement de la Communauté française en ce sens… Si des moyens nous sont accordés pour remplir ce rôle, La Ligue pourrait devenir alors le prochain aiguillon vers une offre audiovisuelle de qualité ».
    Et pourquoi La Ligue des Familles ne serait-elle pas également chargée de défendre les intérêts des jeunes consommateurs de cultures?
    Le consumérisme traditionnel s’est « professionnalisé ». Pour redonner à cet ancêtre des pratiques citoyennes une dimension « militante » auprès d’un nouveau et jeune public, il serait sans doute judicieux de se focaliser sur la problématique des « produits » du temps libre où presque tout reste à conquérir!

Pas d’argent?

Lorsque les nouvelles et plantureuses rentrées liées à la copie privée ont été engrangées (supports audiovisuels, reprographie, etc.), outre le fait que les créateurs et les producteurs les mieux nantis en sont devenus les plus florissants bénéficiaires, a-t-on suffisamment évalué les « devoirs » de ce secteur d’activité et le coût de ceux-ci?

Parmi ceux-ci, la nécessité de réguler ledit secteur et donc l’utilité de mettre en place notamment une structure qui permettra aux consommateurs (et à leurs futurs représentants) d’être entendus, écoutés et respectés.

Les flux financiers du secteur du temps libre sont impressionnants. Pour favoriser la naissance des droits des usagers de la culture et des médias, le pouvoir politique ne devrait-il pas les taxer d’une manière ou d’une autre?

[Fin de l’écriture de cet article = date de fraîcheur: le 14/3/2002]

Journaliste-animateur spécialisé dans les droits des usagers du temps libre (loisirs/cultures/médias).
Ancien coordinateur de « Diffusion Alternative », puis de « L’Association des Téléspectateurs Actifs ».

L’auteur de cet article anime, chaque mois, une rencontre qui analyse les droits des consommateurs dans tel ou tel secteur culturel: les concerts, les DVD, le livre, les salles de cinéma, etc.
Ce sont « Les Grands Entretiens » qui se déroulent un « midi » par mois (12H30-14H) au Forum de la Fnac de Bruxelles à City 2, rue Neuve. Entrée gratuite. Pour recevoir régulièrement le programme, contactez: ass.com.bruxelles@be.fnac.com

(1) Les intérêts banquaires de l’argent de l’usager retournent à l’organisateur qui peut donc espérer que la prévente se généralise et qu’elle démarre le plus tôt possible… Pour le prochain show de Johnny Halliday du 18 juin 2003 au Stade Roi Baudouin, la prévente a démarré le 14 mars 2002. Entretemps, on peut mourir, devenir « papa » ou « maman », divorser…
(2) Voir « Comment Télez-Vous? » N°61.
(3) Editorial « Ne plus subir la télévision », Le Ligueur, 16/01/2002.