N°11 | Que les livres circulent en Europe!

Le Ligueur du 13 novembre 2002

Le lendemain de la remise du Prix Goncourt, Le Grand Entretien organisé par la Fnac et Le Ligueur s’interrogeait sur l’évolution des pratiques littéraires en compagnie de Maxime Benoît-Jeannin, auteur d’un pamphlet qui stigmatise le centralisme parisien de la littérature(1) et de Jacques De Decker, auteur et critique littéraire (Le Soir). En voici quelques extraits.

– Maxime Benoît-Jeannin: Le Goncourt ou le Renaudot font surtout plaisir à quelques éditeurs qui se sont arrangés depuis quelques années pour s’attribuer les Prix les plus importants commercialement parlant. Il fallait que Grasset se distingue après 5 années « sans ». Pascal Quignard a donc remporté le Goncourt avec « Les ombres errantes ». Ce qui est nouveau, c’est qu’Albin Michel, éditeur important mais peu couronné, ait enfin obtenu le Renaudot, avec Gérard de Cortanze et son roman « Assam ».

– Jacques De Decker: Ce qui rend le débat relativement serein cette année, c’est le fait que ce sont deux auteurs et deux livres de qualité qui ont été primé.

– Bernard Hennebert: A vous écouter, les jurys ne s’intéressent pas qu’aux œuvres…

– J.DD.: On n’est ni dans l’angélisme, ni dans la turpitude généralisée. C’est l’ambiguïté.
Le jury du Goncourt est composé uniquement d’écrivains. Ils doivent être attentifs à l’évolution économique de leur éditeur, mais il sont également soucieux de leur crédibilité d’auteur. Ils essaient donc de couronner des lauréats crédibles.

– B.H.: Pourquoi les grands éditeurs monopolisent-ils ces Prix?

– J.DD.: Ces grandes maisons sont puissantes. Leurs auteurs sont membres de ces jurys. Mais il faut aussi tenir compte du fait que les auteurs préfèrent envoyer leur manuscrit à de grands éditeurs plutôt qu’à des officines confidentielles!

– B.H.: Retrouve-t-on une prédominance analogue chez nous pour l’attribution du Prix Rossel?

– J.DD.: Ma réponse sera provocante: hélas, non! (rire dans la salle). Il faudrait que nos éditeurs se taillent une place plus forte dans le marché et qu’ils aient un rapport au public plus important.

Polycentrisme

– M.B-J.: Les écrivains belges de qualité ne manquent pas, mais nombre d’entre eux sont publiés en France. Dans mon livre, je lance comme une utopie(2) l’idée que Bruxelles pourrait devenir un centre de production littéraire beaucoup plus important, d’autant plus que cette ville s’affirme de plus en plus comme la capitale de l’Europe. Il n’est pas normal que l’attraction de Paris soit si forte en littérature. Que se développe donc un polycentrisme favorable également aux autres grandes villes françaises. Actes Sud est installé à Arles et ne fait pas partie du « cartel » parisien. Gérard de Cortanze a délaissé cet éditeur pour apporter son manuscrit à Albin Michel. Le voilà enfin récompensé par le Renaudot!

– J.DD.: La capitale de l’Europe devraient rappeler l’Europe à ses devoirs! Celle-ci est extrêmement attentive à la libre circulation des biens et des personnes dans tous les secteurs à l’exception de celui des « produits » culturels. Il n’est pas normal que les livres édités en Belgique n’arrivent pas à circuler plus amplement dans l’ensemble de la zone francophone. Comment se fait-il que les livres de fiction publiés ici ne se retrouvent pas dans les rayons d’un libraire ou d’une Fnac de Bordeaux ou de Grenoble! C’est un problème auquel nos autorités économiques francophones et tout particulièrement Ministre Kubla devraient trouver solution. L’absence de nos livres sur le marché français ne permit pas à un Bernard Pivot d’inviter leurs auteurs sur son plateau. Ce serait un gaspillage qui lèserait tant d’autres écrivains dont les livres pourraient être achetés partout en France dès le lendemain de la diffusion de l’émission.

Une question de conscience

– B.H.: Dans son livre, M.Benoît-Jeannin explique qu’une certaine sclérose littéraire provient du fait qu’à Paris, « un cadre d’édition peut être critique littéraire, juré, académicien et romancier ». Une trentaine de « juges est parties » y font la loi et tournent en rond. Chez nous, Jacques De Decker est connu pour exercer diverses fonctions dans le secteur littéraire…

– J.DD.: Dans une petite communauté, cela se recoupe encore davantage qu’à Paris. J’assume de vivre des situations complémentaires, pour ne pas dire contradictoires. La réponse est une question de conscience. Pour un média ou dans un jury, je ne me vois ne pas défendre une œuvre à laquelle je crois. De longues périodes d’accumulation de casquettes ne m’ont posé problème jusqu’ici. Ce qui me fait courir, c’est la passion d’être le meilleur « conducteur » (de courant) à la radio, dans un journal ou dans un jury, pour servir les meilleures créations.

– M.B-J.: Il ne se passe pas grand-chose de pernicieux en Belgique car les vrais intérêts déterminants ne se jouent pas ici.

– J.DD.: Les attachées de presse françaises nous affirment que les journalistes belges, comme les suisses et les québécois, ont la réputation de lire les livres ils nous parlons. Apparemment, ce n’est pas aussi courant à Paris!

– M.B-J.: À Paris, tout est centralisé autour de 300 personnes. Pierre Assouline m’avait invité dans son émission. Laure Adler, directrice de France Culture, s’y est opposée à la demande de Josyane Savigneau, la directrice du « Monde des Livres ». Je critiquais cette dernière dans mon livre!

– J.DD.: Ce qui est regrettable dans la situation française, c’est qu’actuellement, il n’existe plus aucun contrepouvoir digne de ce nom à l’exception du « Canard Enchaîné ».(3)

La « personne » ou l’œuvre?

– B.H.: L’évolution des médias?

– J.DD.:Je trouve que les radios de la RTBF traitent bien le livre. Par contre, le niveau de la télévision, toutes chaînes confondues, racle le fond. L’existence d’Arte permet aux autres chaînes généralistes de traiter de moins en moins souvent et de plus en plus tard de la littérature. Autrefois, TF1 ouvrait son JT par un direct sur la proclamation du Goncourt. Aujourd’hui, cette information est simplement citée à la fin de l’édition!

Ce qui trouble et parasite de plus en plus le jeu, c’est l’importance grandissante des attachées de presse. Ce sont souvent des femmes. Leur éloquence et leur charme peuvent augmenter l’impact de leur pouvoir de persuasion.

Avant le développement de la télévision, le public ne découvrait les têtes des écrivains que sur quelques photos publiées dans les journaux. Maintenant on assiste à leurs interviews sur le petit écran, ce qui entraîne un intérêt pour la « personne » des auteurs. La presse écrite embraie en s’intéressant à cette vedettisation. On écrira davantage sur une personnalité connue que sur son livre. Il est difficile d’éviter cet effet pertubateur né du développement télévisuel.

(1) La corruption sentimentale, 2002, Le Cri.
(2) Même s’il vit et est édité à Bruxelles, il est français.
(3) Voir également le mensuel « qui mord et qui fuit » PLPL (dans la lignée de l’inverstigation d’un Pierre Carles ou d’un Serge Halimi)qui consacre le dossier de son n°11 d’octobre 2002 aux connivences et complaisances dans le monde de l’édition. 2 euros. > E-mail: redaction@plpl.org