N°04 | Ça plane trop pour le play-back

Le Ligueur du 25 septembre 2002

Dès ce 27 septembre à La Star Academy, seront sélectionnés les dix candidats qui vont apprendre à chanter sous la direction de Plastic Bertrand. Celui-ci mènera-t-il à bien cette tâche proposée par RTL TVi?

Pour l’aspect « business » du métier, pas de doute: Plastic n’aura qu’à raconter ses 25 ans de carrière. Par contre, si l’un des candidats l’interroge sur la qualité de son chant, il ne pourra sans doute lui donner que quelques recettes pour réussir un play-back. En effet, c’est la voix de Lou Deprijck(1) qui semble bien être gravée sur les trois premiers 33 tours de Plastic: « Ça plane pour moi », « Stop ou encore », « Bambino », « Tout petit la planète », etc.

Choix économique

Le play-back n’est pas un problème en soi. Il peut constituer une expression artistique qui a ses adeptes et ses détracteurs, tout comme le mime, par exemple.

Par contre, s’il devient omniprésent dans les maigres espaces consacrés à la musique par les chaînes de télévision, les chanteurs qui font semblant risquent bien de supplanter ceux qui chantent vraiment. Or, chaînes et producteurs d’émissions ont intérêt financièrement à préférer le play-back. Me faisant visiter son studio Gabriel, le 7 octobre 1999, Michel Drucker m’expliquait: « Il faudrait prendre une journée complète pour enregistrer une seule chanson. Ça veut dire qu’il faudrait pratiquement tripler le temps consacré à l’émission pour enregistrer une ou deux chansons qui ne représentent que dix minutes sur deux heures de Vivement Dimanche. »

Marie-France Bruyère qui a dirigé l’unité de divertissement d’Antenne 2 et de TF1 déclarait à Bernard Pivot, le 27 avril 1991, dans « Bouillon de culture », à propos de Patrick Sabatier, Jean-Pierre Foucault et Michel Drucker: « …Ils ont beaucoup d’argent pour produire leurs émissions, mais comme ils les produisent eux-mêmes, peut-être qu’ils mettent moins de moyens qu’il n’en faudrait pour que les chanteurs chantent en direct… ».

Micro menteur

Tant que les chaînes de télévision ne seront pas obligées de signaler les play-back au public, les chanteurs qui souhaitent chanter auront intérêt à préférer le lipping(2). La chanteuse interprète Nicole Croisille expliquait également à Bernard Pivot que chaque fois qu’elle chantait (vraiment) à la télé, elle se disqualifiait: « Il y a un leurre lorsque, dans une même émission, il y a des chanteurs qui chantent véritablement et des chanteurs qui font un play-back avec un micro à la main. Le public n’a plus la possibilité de créer une échelle de valeur entre les différents artistes qu’il découvre ».

Au début des années 80, quelques ingénieurs de son français refusaient de donner des micros aux chanteurs qui faisaient du lipping. Ceux-ci apportèrent alors eux-mêmes au studio leurs micros factices qu’ils considéraient comme des accessoires de scène. Les empêcher de les utiliser aurait été une atteinte à leur liberté d’expression! En Belgique, l’un des festivals qui pratique le plus le play-back, le « Diamond Awards Festival » d’Anvers, présente sur ses affiches le même « visuel » depuis une quinzaine d’années: une main qui tient un micro!(3)

95%!

S’il existait une signalétique « play-back », on pourrait plus facilement dénombrer les séquences qui font appel à cette technique. Michel Aringoli disait-il vrai, le 17 décembre 1990, lorsqu’il gagna son Sept d’Or de meilleur preneur de son? Profitant du direct, il lança son cri d’alarme: « 95% des émissions sont faites en présonorisation.Un play-back qui ruine un petit peu la profession et qui, au niveau des musiciens, met pas mal de gens au chômage ».

Chanteur ou mannequin?

De plus, il apparaît que cette technique favorise une certaine médiocrité. Michel Drucker, dans une vidéo relativement confidentielle réalisée, il y a une dizaine d’années, par « En avant, la Musique », expliquait que le play-back était surtout utile à « …Ceux qui ne peuvent pas chanter en direct même accompagnés par un orchestre, ceux qui ne sont pas au départ des chanteurs. Cela va de la petite voix -mais bonne- à la voix insignifiante du mannequin qui est enregistrée sur son physique pour faire un coup discographique, et là, la liste est longue ».

La liberté du téléspectateur

Cette problématique semble importante pour le public contrairement à ce que pense le personnel de nos chaînes. « Le play-back ne trompe pas le téléspectateur qui, je crois, ne se pose pas ces questions » déclarait naguère Philippe Luthers(RTBF). Et Alain Simons (RTL TVi) de renchérir: « Le téléspectateur s’est fait au play-back systématique » (enquête publiée par L’Instant, le 27 septembre 1990). À la même époque, un sondage réalisé par Ispos indiquait qu’il était très (64%) et assez important (26%) qu’un artiste soit capable de chanter ou de jouer en direct. Cette enquête montrait également que 72% des sondés souhaitaient qu’on leur donne le moyen de différencier le direct du play-back.

Hélas, les chaînes ne signalent rien lorsque le play-back se déroule. À ce sujet, Jacques Mercier (RTBF) écrit, le 13 septembre 1999, à l’Association des Téléspectateurs Actifs: ‘Dans la mesure où le play-back complet ou partiel est devenu la règle générale, il est évident qu’il faut signaler l’exceptionnel. » Le Service public de l’audiovisuel considère donc qu’il ne doit pas signaler au public les « colorants » qu’il utilise, tout simplement parce qu’ils sont majoritaires dans sa composition. Imaginez pareille désinvolture sur les paquets de cigarettes ou les boîtes de petits pois!

Mêmes certains PDG d’influentes firmes de disques prônent un « étiquetage » exhaustif. En vain. Également invité à « Bouillon de culture », Henri de Bodinat, le patron de Sony Music, déclara: « Je pense que le problème essentiel, c’est effectivement que le téléspectateur sache ce qu’il regarde. On doit dire au téléspectateur ‘Ceci est un play-back complet ou partiel ». Une fois qu’on l’a dit au téléspectateur, celui-ci va décider de regarder ou non. Il est libre. »

Convergence PS-Ecolo?

Quelle conséquence aurait la mise en place de pareille « signalétique »? Probablement la prise de conscience d’un certain nombre de téléspectateurs qui zapperaient les émissions truffées de play-back ainsi qu’une volonté plus affichée des artistes qui ont envie de chanter à mieux se faire respecter par les chaînes. Peut-être que celles-ci commenceraient alors à remettre en question leur politique éditoriale du « tout au play-back ».

Ainsi, une réponse serait enfin apportée à une pétition qui fut signée, il y a une dizaine d’années, par de nombreuses personnalités: Laurette Onkelinx (PS) et Henri Simons (Ecolo), Christian Merveille et Mamemo (chanteurs pour enfants), Steve Houbon et Michel Herr (jazzmen), Henri Pousseur et Pierre Bartholomée (musiciens classiques) ainsi que de nombreux représentants de la SABAM, d’associations musicales (Jeunesses musicales, Lundis d’Hortense, Voix voies) ou du Service de la Musique du Ministère de la Communauté française. Leur revendication? « La plupart des émissions de variété sont en play-back… Le public est dupé et les artistes lésés. Il est temps d’agir. Il faut défendre la performance des artistes-interprètes pour que vivent la musique et la création… ».

Aujourd’hui, ce n’est pas parce que le silence s’est installé que la situation s’est améliorée. Que le faux coexiste à côté de la création, d’accord. Mais il est intolérable que le faux prédomine au point que les téléspectateurs soient privés des prestations de la plupart des chanteurs qui chantent, des musiciens qui jouent, et qui ne veulent pas faire semblant du contraire sur le petit écran.

Le pouvoir politique peut légiférer dès demain sur ce problème, d’autant plus facilement que la signalétique à mettre en place n’occasionnerait pas de frais insurmontables aux différentes chaînes de la Communauté française. Pour rappel, au Québec et aux Etats-Unis, le « play-back » est non grata sur les chaînes de télévision. Mais ce sont précisément les « pratiques » positives qu’on n’importe pas de ces pays-là.

(1) Lou Deprijck fut également le producteur de Plastic et le compositeur de nombreux de ses tubes.
(2) Bouger les lèvres pour faire semblant de chanter.
(3) Il faudrait également aborder le « play-back » en concert. Une autre fois, peut-être.